Ar’Vran Fest IV à Janzé, 4 et 5 juillet 2026
Deux jours en Bretagne parallèle
Il y a des festivals qu’on subit et des festivals que l’on vit. L’Ar’Vran Fest, quatrième du nom, fait clairement partie de la seconde catégorie. Deux jours à Janzé, à un jet de galette de Rennes, dans cette drôle de Bretagne parallèle que l’association Ar’Vran Prod bricole depuis 2022, faite de cornes à boire, de riffs en tremolo et de forgerons qui tapent le fer pendant qu’on tape du pied.
Commençons par le plus important : tout était réuni. La météo a fait son boulot sans qu’on ait à la supplier, juste avant une canicule qui touche même la Bretagne ; la bière était fraîche ; les galettes savoureuses jusqu’à épuisement des stocks; les artisans nombreux, et il y avait des animations un peu partout, tout le temps, au point qu’on ne savait pas toujours où poser les yeux entre deux concerts.
Et les concerts, justement, étaient d’une ponctualité qui rendraient jaloux bien d’autres festivals. À l’heure. Nous allons le réécrire pour être sûr que vous mesuriez la rareté : les groupes montaient sur scène à la minute annoncée.
Nous avons rarement vu une organisation aussi efficace, et croyez bien que nous ne distribuons pas ce genre de compliment à la légère.
Le marché, d’ailleurs, méritait qu’on y flâne pour lui-même. Vaste, vivant, il mêlait animations de combat médiéval, gobelins errants venus taquiner le chaland et troubadours en maraude, le tout avec ce qu’il faut d’endroits où poser ses fesses, parfois même à l’ombre, luxe suprême un jour de grand soleil. Disons-le franchement : il y avait de quoi passer un superbe week-end, même sans la musique.
Et venant d’un chroniqueur metal, ce n’est pas un mince aveu.
Un mot pour ceux qui pensent qu’un festival metal se résume à la grande scène : à l’Ar’Vran, il fallait aussi lever le nez du gobelet et pousser jusqu’au troubadourium, cette petite scène extérieure gratuite où se succédaient les animations tout au long du week-end ou parfois sous l’ombre du grand chêne.
C’est là, entre deux gros riffs, qu’on tombait par exemple sur la harpe enchanteresse d’Eihwaz, parenthèse suspendue et bienvenue qui rappelait que le « médiéval » du festival n’est pas qu’un décor de carton-pâte. Une belle idée, et une respiration précieuse quand les oreilles réclamaient une trêve.
Côté intendance, enfin, parce que c’est souvent là que les beaux festivals se cassent la figure : un parking van à quelques minutes du site, un camping grand et calme collé à la salle (rare, ce mot « calme », dans une phrase avec « camping » et « festival metal »), un véritable accès à des douches, une nourriture réellement bonne avec, cerise sur la galette, du pain artisanal cuit sur place, et des bières à la hauteur de tout le reste. On sent une organisation qui a pensé au festivalier plutôt qu’à sa seule billetterie, et ça change tout.
Bref, le décor est planté. Passons aux fauves.
Samedi
Prieuré

On ouvre les hostilités avec du lourd et du local. Prieuré, c’est le projet de Sans-Visage, qui pratique ce qu’il appelle lui-même le « metal noir armoricain » : un black brut, trempé dans le punk, nourri à l’Histoire de France et aux légendes de Brocéliande.
Sur disque c’est longtemps resté une affaire d’un seul homme, mais un line-up de scène a fini par se constituer, et c’est tant mieux pour nous.
Son dernier album, Jusqu’au bénitier (Altare Productions, avril 2025), suit le périple de Saint Brandan avec une poignée d’invités de marque et confirme le passage à une écriture plus atmosphérique sans rien perdre de sa crudité.
En ouverture de festival, ce fut efficace, tranchant, exactement ce qu’il fallait pour réveiller les corps encore tièdes de l’apéro.
La setlist puisait dans Le Départ comme dans (« Le Départ », « Prieuré », « L’Homélie du Crapaud »), mais glissait aussi vers les EP du groupe. En tout cas, le set valait le coup d’œil autant que le coup d’oreille.
Setlist : La Pluie / Le Départ / Sacrifiés / Prieuré / Le Grand Incendie / L’Autre Vie / L’Homélie du Crapaud / La Foi des Bourreaux
Drenaï

Changement d’ambiance radical avec les Rouennais de Drenaï, qui débarquent à sept sur scène comme une bande de troubadours énervés. Ce folk metal là puise son inspiration non pas dans une civilisation historique mais dans l’univers heroic fantasy de l’écrivain britannique David Gemmell, ce qui vous donne une idée du niveau de sérieux au premier degré (aucun, et c’est parfait).
Leur troisième album, Gods of Stone and Water (2025), prolonge cet hommage, et le set l’a mis en avant sans complexe : la moitié des titres en étaient tirés, morceau-titre en tête.
En live, le folk couillu et festif s’invite sur scène avec ces sept énervés aux accents épiques, et l’énergie fait le reste. On rentre dans le week-end, le vrai.
Setlist : Crossroads / Gods of Stone and Water / Betrayal / Rituel / The Prophecy / Five Tribes / Skyriders / The Eyes’ Revelation / The Last Storm / Day of the Uniter
Griffon

Les Parisiens de Griffon, eux, jouent dans une autre cour, plus cérébrale. Black metal mélodique fondé en 2012, signé chez Les Acteurs de l’Ombre, ils écrivent l’Histoire avec une majuscule et un vrai propos : leur dernier album, De Republica (février 2024), est une ode à la République et à la Révolution, avec bruitages, chants révolutionnaires et récits.
Une mise en scène, presque. Et c’est peut-être là que le bât blesse un peu: leur qualité de composition nous a semblé supérieure à leur prestation. Le matériau est brillant, l’exécution scénique un cran en dessous de ce que le disque promet.
Rien de honteux, juste ce décalage qu’on ressent parfois entre un groupe qui pense sa musique comme une architecture et une scène qui, elle, réclame surtout des tripes et beaucoup de mouvements.
La setlist, elle, balayait toute la discographie, du vétéran « Souviens-toi Karbala » au « L’Homme du Tarn » dédié à Jean Jaurès, en passant par « L’Ost Capétien » et « La Cité est Perdue » : un vrai cours d’Histoire de France en tremolo, pour qui voulait bien écouter.
Setlist : Abomination / Souviens-toi Karbala / Jérusalem / Apotheosis / À l’Insurrection / L’Ost Capétien / The Ides of March / L’Homme du Tarn / La Cité est Perdue
Munarheim

Les Allemands de Munarheim viennent ensuite étaler leurs nappes de pagan black metal, tout en allemand, comme il se doit. Leur dernier album en date, Heimkehr (septembre 2024), campe bien le personnage : épique, mélodique, sans esbroufe inutile.
Le set suivait la même logique, ouvert par l’intro « Urkraft » avant de dérouler « Stolzes Wesen Mensch« , « Waldesherz » et « Mosaik« , et de glisser au passage leur single de 2025, « Sei du das Licht« , pour finir sur le très bien nommé « Mein Weg« .
De la belle ouvrage pagan à l’allemande, carrée et sincère, qui a préparé le terrain sans jamais forcer le trait.
Setlist : Urkraft / Stolzes Wesen Mensch / Waldesherz / Mosaik / Dein ist der Tag / Sei du das Licht / In dunkelster Nacht / Mein Weg
Black Messiah

Ah, les vétérans. Black Messiah, c’est 1992 au compteur, une trajectoire partie du black traditionnel pour bifurquer vers le viking et le pagan à l’allemande, mené par l’increvable Zagan et son violon.
Leur dernier album studio connu, Walls of Vanaheim, remonte à 2017, et ça se voit un peu : toujours Wildsau, mais en cheveux gris.
Ce qui, soyons clairs, n’est pas un reproche. Les nappes épiques et lourdes du pagan metal à l’allemande étaient bien là, et la chanson à boire de fin, « Sauflied » (littéralement la « chanson à picoler », on ne pouvait pas faire plus explicite), a fait exactement ce qu’une chanson à boire doit faire : rassembler tout le monde autour d’un refrain gueulé de bon cœur, la corne à la main.
Sojourner

Curieuse coïncidence de calendrier : Sojourner jouait à l’Ar’Vran le jour même où sortait leur nouvel album.
Ce collectif atmosphérique éparpillé entre la Nouvelle-Zélande, la Suède et l’Italie (l’un de ces groupes qui n’existeraient pas sans internet) publiait en effet Gateways ce 10 juillet 2026 chez Avantgarde Music, six ans après Premonitions, avec la nouvelle voix féminine permanente de Heike Langhans (ex-Draconian).
Leur passage à Janzé était annoncé comme leur seule date française, et un long set rien que pour nous.
Sur scène, tout était à sa place : du planant, du violon, de la puissance, une exécution millimétrée et une esthétique soignée jusqu’au bout des ongles. Objectivement, c’est du très beau travail, professionnel de bout en bout, et personne ne pourra sérieusement leur reprocher quoi que ce soit sur ce plan.
Subjectivement, et je n’engage là que mon propre ennui, je suis resté un peu au bord du chemin. C’est tout le paradoxe de ce genre planant et maîtrisé : la beauté est réelle, mais elle ne m’a pas attrapé par le col.
À vous de voir de quel côté de la barrière vous tombez, parce que sur le papier comme sur la scène, Sojourner ne fait rien de mal.
Månegarm

Et puis Månegarm est passé, et d’un coup on est monté d’un cran. Les Suédois fêtent leurs trente ans et viennent de sortir Edsvuren (Napalm, août 2025), douzième album de la formation, un mélange rôdé de viking, de black et de folk qui alterne monstres atmosphériques et morceaux taillés pour la mêlée.
Sur scène, ce fut la mêlée, justement : premier slam de la journée, premier pogo, l’assistance qui se réveille pour de bon. Une petite réserve, honnête : les chœurs tournaient en playback.
Ça n’a pas cassé la fête, mais un puriste comme moi le note.
Ensiferum

Tête d’affiche du samedi, les Finlandais d’Ensiferum n’ont plus grand-chose à prouver : bientôt trente ans de carrière, un folk metal mâtiné de melodeath qui reste une référence du genre. Leur neuvième album, Winter Storm (Metal Blade, octobre 2024), est un disque-à l’ambiance fantasy, plus cinématographique et épique que leur habitude.
Sur scène, ils étaient toujours égaux à eux-mêmes, et venant de ce groupe c’est un compliment : ces vieux briscards savent y faire avec leur metal épique, ils connaissent la recette par cœur et la servent avec le sourire de ceux qui n’ont plus rien à prouver. À minuit trente passé, ils ont refermé le samedi comme on referme un bon bouquin, avec la satisfaction du travail bien fait et l’envie d’y revenir.
Ar’Vran Fest IV – Day2
Dimanche
Agoria Skall

Réveil en douceur ? Pas vraiment. Agoria Skall, folk metal festif fondé du côté de Toulon dans le Var, débarque à midi dix avec ses mélodies celtiques, sa bonne humeur et, ce jour-là, une guitare franchement désaccordée.
Leur album Hangover in the Forest (2021) porte bien son nom, tout un programme. Et ils réussissent l’exploit que l’on croyait impossible : déclencher un circle pit à l’heure de l’apéro, midi trente, alors que la plupart des gens cherchaient encore leur premier café.
Chapeau. Entre « Celtic Wind », « Hangover in the Forest« , « The Blood of the Korrigans » et un « Welcome in My Village » fédérateur, ils ont posé le ton du dimanche : celtique, festif, et pas franchement raisonnable.
Setlist : Celtic Wind / Chaophonic Bards / Hangover in the Forest / The Blood of the Korrigans / Sons of Victory / Welcome in My Village / Into the Wild / Duncan / St Patrick
Trollheart

Les Nantais de Trollheart, one-man band mené par « The Troll » (Nicolas Foucault, dit la rumeur, qui ne devait pas jouer dans assez de groupes à son goût) et complété sur scène, font dans le troll metal assumé, cette veine black/folk où le sérieux reste au vestiaire.
Leur deuxième album, Wanted Dead or Drunk, vient tout juste de paraître (décembre 2025). En live, c’est un petit théâtre : les marionnettes s’animant en arrière-plan, le d20 géant, le « wall of trolls » (comprenez un wall of death, mais avec des armes en mousse, on n’est pas des sauvages), le marteau qui fait sauter la foule, la fausse préparation de la soupe où l’on touille et le ramage collectif, et même un moment de prévention anti-harcèlement délivré par le troll en personne.
Du punk metal qui a compris qu’un concert, ça peut aussi être une fête foraine.
Sangdragon

On revient au lourd et à l’occulte avec Sangdragon, troisième et dernier volet de la trilogie initiée dans les années 90 par Vincent Urbain (après Daemonium et Akhenaton).
Death/black symphonique et épique, imaginaire Conano-tolkienien, dernier gros morceau discographique avec le double album Hierophant (2023).
La foule, elle, n’a pas attendu : circle pit dès la demi-heure. Le dimanche prend clairement le même chemin que le samedi. Le set piochait dans les vieux brûlots de Requiem for Apocalypse (« Waterborn« , « Front of Steel« , « Father of All Kings« ) comme dans le matériau plus récent, avant de refermer le ban sur une reprise du thème de Game of Thrones qui a fait sourire toute la salle. On ne se refait pas.
Setlist : Waterborn / Front of Steel / Curse of Desert / Let the Fire Speak / March to Die / Under My Stigmata / War is War / Dominium / Final Battle / Father of All Kings / Game of Thrones
Houle

Coup de cœur, et je pèse mes mots. Houle, black metal marin signé chez Les Acteurs de l’Ombre, dont le premier album Ciel Cendre et Misère Noire (2024) transforme la mer, l’alcool et la peine du marin en métaphores tremolo. Sur scène, un équipage de choc et un spectacle fou.
Mais c’est la chanteuse, Adsagsona, qui emporte tout : elle est passée maîtresse dans l’art de faire passer les émotions, aussi sombres et désespérées soient-elles.
L’alcool, la peine du marin, tout est percutant, tout touche juste. Le genre de set qui vous laisse un peu sonné et content de l’être.
Cân Bardd

Après la tempête, l’accalmie. Les Suisses de Cân Bardd, projet du multi-instrumentiste Malo Civelli épaulé du batteur Dylan Watson, pratiquent un black atmosphérique lumineux, tourné vers la nature et le folklore, dans la lignée des Saor et autres Summoning.
Leur dernier album en date, Devoured by the Oak (2021), reste une belle porte d’entrée, et pour cette tournée ils s’accompagnaient de Caroline Salmona, une violoniste qui élargit encore le voyage. En live : bien. Solide, propre, immersif. Sans le frisson des tout meilleurs de la journée, mais bien.
Les Compagnons du Gras Jambon (en remplacement de Varg)

Petite frayeur de programmation : Varg, le pagan metal allemand attendu, a dû déclarer forfait. C’est donc les Toulousains des Compagnons du Gras Jambon, troubadours des temps modernes à mi-chemin du folk médiéval festif, du pagan et du punk, qui ont récupéré le créneau au pied levé.
L’heure était ingrate, celle du repas, ce moment où le public a la fourchette plus vaillante que le poing. Qu’à cela ne tienne : ils ont fait bouger le jambon.
On ne pouvait pas leur demander plus, et ils ont donné exactement ça. Leur setlist manuscrite, à moitié illisible sous la lumière rouge, alignait tout de même les incontournables du répertoire, du « Nøkken » au « In Taberna » qui referme le ban : de la ripaille sonore, servie sans façon.
Setlist (d’après la feuille du groupe écrite à la main) : Bonden / Tomu / Olav / Koro / Mandakh / Intro Dve / Bonsoir / Lorem / In Taberna
Arkona

Et pour finir, la furie en action. Arkona, pagan/folk/black russe fondé en 2002 autour de Masha « Scream » Arkhipova, dont le dernier album Kob‘ (Napalm, 2023) creuse toujours le folklore slave et la mythologie païenne.
Masha sur scène, c’est la reine des tempêtes, l’incarnation de la sorcière païenne, une présence qui remplit l’espace à elle seule. Un seul bémol pour clore ce week-end : il manquait le joueur de flûte et de cornemuse, Vladimir « Wolf » Reshetnikov, dont l’absence a privé le set de ses plus belles couleurs folk.
Sans ces instruments traditionnels, la formation perd un peu de ce qui la distingue en partie du tout-venant du pagan metal. Mais à l’image de Kob‘, on y gagne un peu plus de noirceur et de puissance.
L’intensité, elle, était bien au rendez-vous, mais on aurait voulu entendre la cornemuse répondre à la sorcière.
Deux jours, quinze groupes, zéro retard, une organisation qui devrait donner des complexes à bien plus gros que l’Ar’Vran. Bravo ! On revient l’an prochain, et vous devriez y penser aussi.
Thomas Orlanth & Lionel Born666

























































































































































































