Among The Living
Live Report

MOTOCULTOR 2026, Day 2 : le Sahara de Kerampuilh

MOTOCULTOR 2026, Day 2 : le Sahara de Kerampuilh

Live report, vendredi 14 août 2026, site de Kerampuilh, Carhaix-Plouguer (29)



Trente groupes, quatre scènes, quatorze heures de musique et le premier vrai casse-tête de l’édition. Emperor et Paradise Lost au même créneau, Alcest et Darkened Nocturn Slaughtercult en même temps à minuit quinze : quelqu’un, à la programmation, a manifestement décidé que nous devions souffrir.
Bonne nouvelle malgré tout, c’est aussi la journée la plus riche en découvertes de l’affiche.

Côté thermomètre, on respire un peu. L’épisode de très forte chaleur a commencé à se replier vers le sud et l’est du pays, la Bretagne s’est extraite du pire, et la zone de Carhaix a même retrouvé des valeurs civilisées.
Le mot important reste « un peu » : à Kerampuilh, on est resté en plein soleil du début à la fin de l’après-midi, sans un nuage pour faire diversion, et la poussière n’a pas attendu treize heures pour reprendre possession du site.

Le résultat se lisait sur les visages dès le début de journée. Un public déjà entamé, des démarches ralenties, des files interminables aux points d’eau, et cette impression collective d’avoir quarante-huit heures dans les jambes alors que le festival en est à son deuxième jour.
Heureusement, il reste toujours quelques énergumènes, sur scène comme dans la fosse, pour rappeler à tout le monde qu’on n’est pas venus se reposer. L’ambiance Sahara a tenu bon, et le nuage ocre avec elle.

Ce qui s’est joué avant nous

Le vendredi ouvre à 12h45, ce qui suppose d’avoir dormi, hypothèse audacieuse. Les Belges d’Ice Sealed Eyes ont réveillé le camping à coups de newcore, cette resucée assumée du metalcore et du nu metal de fin de siècle qui refait surface un peu partout, pendant que Nawather portait sur la Bruce Dickinscène le death mélodique oriental d’une des rares formations tunisiennes à s’être fait un nom hors du Maghreb.
Ce simple fait mérite qu’on s’y arrête quand on connaît le contexte dans lequel ils ont commencé. Ont suivi le goregrind italien de Guineapig, qui à 13h30 relève de l’agression caractérisée, et le metalcore français de Gravity.

À 14h15, Cage Fight envoyait son hardcore véloce sur la Dave Mustage, avec Rachel Aspe au micro, passée par Eths et qui n’a plus rien à prouver à personne. Nous avons choisi l’autre bout du site.

VANSIND

14h15, Bruce Dickinscène

La journée commence donc avec du bon vieux folk danois, chanté en danois, mélodies traditionnelles et riffs mid-tempo. Rien de révolutionnaire, et ce n’est pas la question : il y a un vrai savoir-faire scandinave pour transformer une plaine bretonne en salle des fêtes viking en quarante minutes, et sous cette lumière-là, à cette heure-là, c’était exactement le bon dosage. On a vu des gens danser alors qu’ils avaient visiblement prévu de s’asseoir. C’est bon signe.

SKAPHOS

15h00, Supositor Stage

Et là, une bonne claque.

On ne les avait encore jamais vus sur scène, et c’est précisément le genre de créneau pour lequel on paie un pass quatre jours. Les Français pratiquent un death metal abyssal, lourd, chargé d’imaginaire lovecraftien, publié chez Les Acteurs de l’Ombre Productions, et si « The Descent » donne déjà une idée de la chose, le live en rajoute une couche épaisse.
Ça bouge, ça percute, ça scotche. Le genre de set dont on ressort avec une petite douleur à la nuque et l’air satisfait de celui qui vient de trouver son groupe de la journée avant même seize heures.



Chez Skaphos, le death metal n’est jamais simplement une affaire de brutalité. Il y a cette sensation de malaise qui s’installe progressivement avec des pieds de micro inspirés des monstres des profondeurs, comme si les morceaux ouvraient une porte vers quelque chose de beaucoup plus ancien et beaucoup moins rassurant, vivant dans les profondeurs abyssales encore inconnues.
Les riffs semblent parfois plonger dans une faille sous-marine avant de vous revenir en pleine tête tel un ressac de la vague scélérate.

En parallèle, sur la Massey Ferguscène, les Londoniens d’Urne déroulaient leur metal progressif produit dans les règles et pas insensible à l’école Gojira.

HELLRIPPER

15h45, Dave Mustage

La nervosité écossaise au service du bon vieux rock’n’roll bien gras. James McBain fabrique tout seul en studio et s’entoure sur scène, et ce qu’il en sort tient autant de Venom que de Motörhead : black speed metal sale, rapide, avec un imaginaire nourri de folklore des Highlands. « Warlocks Grim & Withered Hags » reste le meilleur point d’entrée pour qui débarque.
En plein cagnard, à quinze heures quarante-cinq, c’est le genre de set qui vous remet debout sans demander votre avis.



STILLE VOLK

15h45, Bruce Dickinscène

Même créneau, autre monde, et il a bien fallu couper la poire en deux.

Les Pyrénéens tiennent le folk païen français depuis 1993, bien avant que le genre devienne une catégorie de plateforme de streaming, et « Le Dieu d’Automne » a rappelé en 2023 qu’ils n’ont jamais eu besoin de la carte postale viking pour exister : cornemuses, vielle, chants occitans et un attachement réel au fonds mythologique local.
Sur scène, le contraste est savoureux. Anduscius est le seul à rire, en mode festif, pendant que les autres restent d’un sérieux absolu, tous concentrés sur la vénération de Pan comme s’il s’agissait d’un office et non d’un concert.

Que dire d’un concert de Stille Volk ? Rien de plus que ceci, qui résume tout : on s’arrête cinq minutes pour voir à quoi ça ressemble, et on reste jusqu’au dernier morceau.


BÖLZER

16h35, Supositor Stage

Deux hommes, une guitare baryton, une batterie, et cette texture sonore que personne n’a jamais vraiment su copier depuis l’EP « Aura ».
Les Zurichois KzR et HzR ont officié de manière technique, comme à leur habitude : pas un geste de trop, pas une concession au spectacle, une exécution froide et appliquée qui laisse la matière sonore faire tout le travail. C’est une école, et elle ne cherche à séduire personne.

Le duo divise encore treize ans après, ce qui reste plutôt bon signe, et il fait partie des très rares groupes de metal extrême des années 2010 à avoir vraiment inventé quelque chose.
La discographie est mince, un album en 2016 avec « Hero » et l’EP « Lese Majesty » en 2019, mais elle suffit visiblement à tenir une scène de festival en plein après-midi avec une autorité parfaitement tranquille.

Le prix du billet, c’est Iotunn au même moment sur la Massey Ferguscène, les Danois emmenés par le Féroïen Jón Aldará, dont la voix suffirait presque à justifier le déplacement à elle seule. On ne peut pas tout avoir.



HRAFNGRÍMR

17h25, Bruce Dickinscène

Nü nordic, comme dit l’affiche, c’est-à-dire cette veine de folk nordique percussif et incantatoire qui a explosé dans le sillage de Wardruna et Heilung. Le collectif est français, entre Paris et Metz, fondé en 2020, et « Niflheims Auga » a posé les fondations en 2024.
Sur scène ils sont nombreux, et l’ensemble est très planant, presque flottant par moments, avant une montée en puissance nette sur la dernière ligne droite. Le dernier morceau rappelle que derrière l’ombre il y a aussi la lumière, et le message passe, y compris auprès de ceux qui ne parlent pas vieux norrois couramment.

Un peu d’authenticité dans un monde de brutes, à dix-sept heures vingt-cinq, avec la poussière qui monte en contre-jour. Ça ne se refuse pas.

Sur la Dave Mustage au même moment, Revnoir profitait d’une exposition inespérée : le groupe français avait remplacé Chelsea Grin sur ce créneau en cours d’année, et une substitution pareille change assez radicalement la couleur du milieu d’après-midi.



CORONER

18h15, Supositor Stage

La précision suisse dans la poussière, les fumigènes et le plein soleil de fin d’après-midi. Le contraste est presque comique : une musique d’horloger, millimétrée, dissonante, jouée dans un nuage ocre par trente et quelques degrés.

C’était l’événement discret du vendredi. « Dissonance Theory » est sorti le 17 octobre 2025 chez Century Media, premier album studio depuis « Grin » en 1993, soit trente-deux ans d’attente, et il est excellent. Tommy Vetterli à la guitare, Ron Broder au chant et à la basse, Diego Rapacchietti derrière les fûts depuis 2014. Si vous ne deviez faire qu’une seule chose ce vendredi après-midi, c’était celle-là, et ceux qui l’ont comprise ont bien fait.

En face, les Néerlandais de Textures rappelaient à quel point leur retour est une bonne nouvelle pour quiconque a usé « Silhouettes » et « Dualism » à l’époque où le mot djent n’était pas encore une insulte.



Le créneau de 19h10

Lord of the Lost d’un côté, Chris Harms et sa troupe hambourgeoise passés par l’Eurovision 2023, show soigné, théâtral, très allemand dans le meilleur sens du terme. Miracle of Sound de l’autre, soit Gavin Dunne et ses chansons inspirées de jeux vidéo, qui sur une affiche metal détonne, mais dans un festival dont les scènes s’appellent Dave Mustage et Massey Ferguscène ne choque plus personne. Nous avons surtout mangé.

UNLEASHED

20h05, Supositor Stage

La définition du death metal. Le genre aurait d’ailleurs pu s’appeler heavy tant c’est lourd et puissant, et tant les Suédois assument de ne rien faire d’autre que ça. Stockholm, 1989, l’une des quatre colonnes du death suédois avec Entombed, Dismember et Grave, et Johnny Hedlund qui n’a pas dévié d’un millimètre en trente-cinq ans : riffs simples, refrains scandés, imagerie viking sans clignotant.

Le chanteur semble éternel. Il y a dix ans, c’était énorme. Il y a vingt ans aussi. C’est beau, l’immortalité musicale.

Sur la Massey Ferguscène, Soen prenait exactement le chemin inverse, celui du prog mélodique et chaleureux de Martin Lopez et Joel Ekelöf, où l’émotion prime sur la démonstration. Deux façons opposées de remplir cinquante minutes.



MASS HYSTERIA

21h00, Dave Mustage

Le show à la française, dans ce qu’il a de meilleur : l’appel à la désobéissance, le poing levé, la harangue, et le tout parfaitement cadré, sans un temps mort ni une approximation. Trente ans que Mouss Kelai et les siens font office de service public du metal hexagonal, et toujours ce contrat tacite avec le public : personne ne repart intact.
Le public adore, et ce n’est pas une formule, c’est un constat visuel depuis le fond de la fosse.

Il y a des groupes qu’on juge sur disque et d’autres qu’on juge sur scène. Mass Hysteria appartient sans hésiter à la seconde catégorie, et leur tournée intimiste « Sans Détour » annoncée pour 2026 devrait le confirmer dans des conditions radicalement différentes.

Pendant ce temps, Visions of Atlantis offrait à la Bruce Dickinscène ses galions, ses refrains à reprendre à cinq mille et son metal symphonique sans complexe. Je ne l’écoute pas chez moi, je l’apprécie en festival, et j’ai cessé de m’en excuser.



EMPEROR

22h05, Supositor Stage

Le grand rendez-vous, et évidemment le pire créneau de l’édition.

Ihsahn, Samoth, Trym. Il n’existe pas beaucoup de groupes dont deux albums suffisent à définir un genre entier ; « In the Nightside Eclipse » et « Anthems to the Welkin at Dusk » en font partie.
Emperor ne tourne qu’à intervalles choisis et n’écrit plus, ce qui rend chaque passage un peu solennel, et la fin sur « Inno a Satana » a produit son effet habituel sur une foule qui savait parfaitement ce qui arrivait.

Détail qui vaut tous les discours sur le sérieux du black metal norvégien : le tee-shirt Judas Priest sur scène sur le torse d’Ihsahn. Voilà. Trente ans de mystique nocturne et un maillot de heavy metal britannique, parce qu’au fond c’est de là que tout vient.

Le prix à payer, c’est Paradise Lost au même moment sur la Massey Ferguscène. Halifax 1988, inventeurs du death doom puis du gothic metal, et Nick Holmes qui enchaînait là son deuxième set du week-end après Bloodbath la veille. Il paraît que c’était très bien. Nous n’en saurons rien.



MASTER BOOT RECORD

23h00, Bruce Dickinscène

Des sons à la Perturbator en mode Guitar Hero, sur fond de vieux PC, le tout à trois cents battements par minute.

Victor Love, un ordinateur, aucune guitare, et pourtant l’un des projets les plus metal de l’affiche. Toute l’esthétique du matériel informatique des années 90 recyclée en heavy synthétique, joué à un volume parfaitement déraisonnable, avec un live infiniment plus physique qu’on ne l’imagine en écoutant les disques.
Point culminant de la soirée : le thème de Doom, « E1M1 », joué comme une déclaration de guerre, et une fosse qui explosait les monstres avec un enthousiasme qu’aucun sound designer n’avait prévu en 1993.

Sur la Dave Mustage, Slaughter to Prevail et le masque d’Alex Terrible tenaient la fosse la plus violente du week-end. Objectivement redoutable, subjectivement fatigant.



DARKENED NOCTURN SLAUGHTERCULT

00h15, Supositor Stage

Ceux-là devraient plutôt jouer dans une cave.

Ce n’est pas un reproche adressé au groupe, qui fait exactement ce qu’il annonce : black metal allemand orthodoxe, actif depuis 1997, pas de compromis, pas de post-quoi que ce soit.
Les morceaux sont là, et Onielar conserve ce charisme démentiel de banshee qui en fait l’une des figures les plus intransigeantes du genre.
Mais c’est un groupe de petites salles, de plafonds bas et d’air vicié, et une grande scène en plein air à minuit quinze lui retire la moitié de son pouvoir. On regrette un peu, sans en vouloir à personne.

Le choix était d’autant plus cruel qu’Alcest jouait à la même heure sous la tente, avec « Les Chants de l’Aurore », son disque le plus lumineux, dans une configuration qui devait friser l’irréel. Deux visions du côté sombre de la lumière séparées de trois cents mètres et rigoureusement incompatibles dans le temps.



La fin de nuit

À une heure vingt, Filth croisait rap et deathcore sur la Dave Mustage, pendant qu’Eihwar clôturait la Bruce Dickinscène. Le duo franco-norvégien d’Asrunn et Zaruk, percussions tribales, chant guttural féminin et électronique, reste l’un des plus gros succès récents de la scène nordique française. On peut ne pas aimer les sonorités électroniques ni le rap et préférer aller se coucher aussi. C’est aussi ça la liberté d’un festival.

Bilan de la journée

Trente groupes, une poussière qui n’a jamais cessé de monter et un public qui, dès le deuxième jour, avait déjà le teint et la démarche des fins de festival. La chaleur a lâché du lest, mais pas le soleil, et Kerampuilh a passé la journée à ressembler à une piste de rallye.

Ce qui restera : la claque Skaphos en plein après-midi, Coroner en horloger dans un nuage ocre, Unleashed et son chanteur inoxydable, Emperor et son tee-shirt Judas Priest, et Stille Volk, qui reste l’un des rares groupes au monde dont on ne peut pas partir. Ce qui restera aussi, forcément : Paradise Lost, Alcest, Iotunn et Textures qu’on n’a pas vues, parce qu’il n’y a toujours qu’une seule paire de jambes par festivalier.

Il reste deux jours, et le samedi promet Rectal Smegma, Nevermore, Within Temptation, Anaal Nathrakh et Nanowar of Steel sur la même affiche. Dormez pendant qu’il est encore temps.

Thomas Orlanth & Lionel Båålberith

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