Nous avons rencontré Leslie MANDOKI le 14 novembre dernier.
Légende vivante Leslie Mandoki est à la fois un très grand compositeur et un très grand producteur. Son groupe Mandoki Soulmates a produit ce qui peut se faire de mieux en matière de jazz-prog. « A Memory of Our Future » leur dernier disque en date est encore une bien belle réussite. Entretien avec cet homme aussi intéressant que sympathique.
Avec ce nouvel album tu sembles avoir été dans une autre perspective que pour le précédent « Utopia for Realists-Hungarian Picture », dans quelque chose de plus « pop », non ?
C’est vrai. Je suis d’accord avec toi. Le monde est en crise. Quand le mur de Berlin est tombé en 1989 je me suis dit « nous pourrions construire un paradis ». Et cela n’est pas arrivé. Nous vivons dans la division et je viens d’une époque où l’on voulait détruire ces divisions. Ce disque est comme la mémoire des perspectives que nous pouvions avoir à une certaine époque.
Tu n’as jamais changé depuis l’époque où tu as grandi en Hongrie sous l’oppression soviétique. Tu étais fan de prog, tu l’es toujours. Tu étais épris de liberté comme tu l’es encore aujourd’hui.
Oui. Je me sens toujours comme un teenager. J’ai toujours cette vision que certains qualifieront de naive que la musique peut changer le monde. Mon père m’avait dit tu dois vivre tes rêves et non rêver ta vie.
Quand tu as grandi en Hongrie on pouvait écouter les groupes prog ?
Les disques de prog étaient illégaux en Hongrie. Un jour Gorbatchev avec lequel j’étais devenu ami m’a dit que Hitler et Staline voulaient détruire le jazz car cette musique était le poison de l’esprit. Gorbatchev a ajouté qu’il en était de même pour les dirigeants par rapport au rock progressif dans les années 70 en URSS, mais qu’il écoutait lui-même cette musique en secret.
Comment était-ce à vivre ?
C’était illégal mais il y avait quand même des concerts. Stevie Winwood m’avait révélé que lorsqu’il avait joué en Hongrie dans les années 70 c’était vraiment particulier car en RDA ce qui était interdit l’était vraiment. En Hongrie il y avait un peu plus de flexibilité.
Dans ce nouvel album tu parles comme souvent d’oppression. Ce n’est plus l’oppression de l’URSS. Celle-ci se matérialise aujourd’hui sous une autre forme.
« Nous vivons une époque compliquée pour les esprits libres. Dans les années 70 si deux personnes n’étaient pas d’accord elles buvaient un coup, discutaient et se quittaient bons amis. Aujourd’hui ce n’est plus possible. Les gens ne se parlent plus. Mon disque parle de cela. On se doit d’être ouvert d’esprit. »
Adolescent tu voulais changer le monde. Tu le veux toujours ?
Oui bien sûr. Je pense qu’en tant que compositeur tu as une grande responsabilité. Il est nécessaire de combattre les divisions.
L’album sonne entre jazz et prog. Ce sont les musiques qui t’ont toujours inspiré.
Il y avait une production très complexe dans les disques prog, chez Yes, Genesis, Jethro Tull…Je reste dans cet esprit.
Il y a des tas de légendes sur ce disque de Bill Evans à Ian Anderson en passant par Mike Stern. C’est impressionnant. Quel est l’ambiance dans ce groupe avec des noms aussi prestigieux ?
Dans ce groupe il n’y a pas d’ego. Les ego tuent la musique. Nous nous respectons les uns les autres. Un musicien comme Bill Evans, par exemple, est très cool. Mais ils le sont tous.
Mandoki Soulmates est composé des même personnes depuis le début.
En trente ans personne n’est parti. Nous sommes des amis. Nos enfants se connaissent, se fréquentent. Nous essayons de produire la meilleure musique possible.
Ton précédent disque « Utopia for Realists-Hungarian Picture » était un hommage à Bartok. Il t’a inspiré ?
Bartok était le premier musicien rock. Je l’adore.
Tu as été qualifié de Quincy Jones hongrois. C’est une fierté pour toi ?
Je n’aurais jamais osé dire cela de moi-même. Ce sont les journalistes qui ont dit cela.



