BOISSON DIVINE – Eretatge
sorti le 17 avril 2026 – Verycords
Avec Eretatge, Boisson Divine revient six ans après « La Halha » avec un quatrième album qui condense tout ce qui fait le charme du combo gascon tout en poussant les potards un cran plus loin : plus épique, plus ambitieux, mais toujours ce parfum de terroir, de rugbymen en troisième mi-temps et de verres d’Armagnac levés bien haut.
Huit titres seulement, mais aucun remplissage : chaque morceau est pensé comme une petite fresque où s’entrechoquent heavy/power metal, énergie punk, et polyphonies pyrénéennes chantées dans la langue gasconne.
L’héritage gascon branché sur du 220 volts
Boisson Divine se définit depuis longtemps comme le maillon d’une chaîne qui relie tradition et modernité, saturations et instruments rustiques, chants polyphoniques, gros riffs et encore plus gros kiffs sur scène.
Eretatge assume pleinement cette position : le disque est présenté comme une synthèse des trois premiers albums, bâtie sur les fondations de « La Halha » mais avec encore plus d’ampleur dans les arrangements et les ambiances.
On retrouve cette base heavy/power très ancrée dans les années 80, dopée à une énergie punk rock qui donne envie de lever le poing et de s’agiter frénétiquement dès les premières mesures. P
ar‑dessus, un peu d’instruments folks viennent colorer les mélodies sans jamais sonner gadget, pendant que les harmonies vocales typiquement pyrénéennes donnent cette signature immédiatement reconnaissable qui a fait la réputation du groupe bien au‑delà des frontières gasconnes.
Lo Palestrion : charge keupon sur palais romain
Ouverture de l’album et premier single (sorti le 19 février 2026), « Lo Palestrion » pose d’emblée le décor : tempo lancé à tombeau ouvert, gros chœurs de power metal, et une histoire de romance contrariée sur fond de palais fortifié romain perché sur la colline de Morlanne, du côté de Saint‑Sever.
Le soldat part défendre le Palestrion, laisse derrière lui une lettre en forme de promesse d’éternité, et le groupe transforme ce drame intime en hymne taillé pour la scène.
Musicalement, le titre peut se décrire comme très « keupon », joué à toute vitesse avec les éléments folk volontairement en retrait pour laisser l’action prendre le premier plan. On pense autant à la fougue d’un groupe punk festif qu’aux cavalcades d’un combo power metal, mais avec ce supplément d’âme gascon qui évite l’écueil du pastiche et donne envie de hurler le refrain même sans parler la langue.
La hialaira : de la berceuse au black metal
Deuxième single (sorti le 17 mars 2026), « La hialaira » reprend un texte de l’abbé Paul Tallez, prêtre et écrivain gersois, qui déroule le fil de la vie d’une femme à travers le travail patient d’une fileuse.
Robe de baptême, chemise de mariage, mouchoir de deuil puis linceul : en quelques images, Boisson Divine embrasse tout un cycle d’existence, comme une métaphore discrète de cet « héritage » que le groupe revendique.
Le morceau commence comme une fausse ballade presque innocente avant de muter progressivement en un titre aux accents black metal (que ne renierait pas Moisson Livide), sombre, hypnotique, porté par des solos furieux.
Les trois voix se partagent le devant de la scène, polyphonies en étendard, jusqu’à se fondre dans un final qui prend à la gorge et prouve que le groupe sait être mélancolique sans perdre en puissance.
Vailets : belote, vortex temporel et émancipation
Troisième single (sorti le 10 avril 2026), « Vailets » est probablement le tube immédiat du disque, celui qui vous reste coincé dans la tête dès la première écoute.
Partant de la tradition des deux valets rouges associés à des capitaines gascons, La Hire et Hector de Galard, le groupe s’amuse à les libérer de leur condition de simples serviteurs de cartes en imaginant une partie de belote qui dégénère dans l’arrière‑salle d’un vieux troquet.
Un valet tombe, un vortex s’ouvre, un cadet gascon surgit, vide la réserve, cherche la bagarre avec le patron et finit par exhorter tout le monde à ne plus être « vailets » : l’ode à l’émancipation et à la rupture avec la servitude est explicite, mais toujours racontée avec ce clin d’œil typiquement sud‑ouest.
Musicalement, on glisse vers un terrain plus hard rock, très entraînant, pensé comme un hymne à reprendre bière en main, où la dynamique des couplets et refrains sert parfaitement le propos.
Entre épopées médiévales et drames intimes
Au‑delà des singles, Eretatge aligne d’autres tableaux qui explorent différents pans de l’imaginaire gascon : guerres médiévales, légendes de pont du Diable, figures chevaleresques et destins brisés.
On retrouve par exemple la figure de La Hire, célèbre capitaine du XVᵉ siècle, ou encore des récits de chevalerie à la gloire d’un Prince Noir qui galvanise ses troupes du haut de sa selle.
À côté de ces grandes fresques historiques, le groupe n’oublie pas les histoires plus intimes, comme « Maria » et sa valse funèbre sur fond de dunes et de pinède, qui évoque un amour tragique emporté par les flots.
On croise aussi le « cheval de fer » des trains de l’exode rural, symbole d’un départ vers la ville et d’un pays qui se vide de ses chansons, clin d’œil à ces traditions que Boisson Divine tente justement de maintenir en vie par la musique.
Lo pont deu Diable : final néoclassique sur l’Adour
Le disque se referme sur « Lo pont deu Diable », une légende locale autour d’un diable boiteux qui tente de bâtir un pont de pierres blanches sur l’Adour avant de se faire jouer un mauvais tour par une intervention divine. Tout y est : malédictions, roches bénies, bouts de pierre disséminés jusqu’à Mimizan ou Lugos, et menace de retour du démon pour semer la mort au pays.
Musicalement, le morceau est annoncé comme parsemé de touches néoclassiques, confirmant la volonté du groupe de sortir des sentiers battus du simple « folk metal festif » pour proposer de vraies pièces à tiroirs, tantôt martiales, tantôt plus travaillées dans les harmonies.
Une façon idéale de clore l’album en rappelant que, derrière la déconne de façade, il y a de véritables compositeurs.
Un « banda power/folk metal » qui assume son identité
Dans leurs interviews récentes, Boisson Divine revendique désormais ouvertement son côté « banda power/folk metal », clin d’œil à ces bandas qui font vibrer les férias du Sud‑Ouest autant qu’aux influences heavy et power metal de leurs débuts.
« Eretatge » illustre bien cette étiquette : ça joue serré, ça chante fort, ça balance des refrains taillés pour être repris en chœur, et ça respire la camaraderie comme une tribune de rugby un jour de derby.
Tous ceux qui ont eu la chance de connaître nos joyeux lurons saluent depuis longtemps ce mélange très personnel de metal, de punk, de folklore gascon et de chant polyphonique, qui permet au groupe de tourner aussi bien dans les festivals metal que sur des scènes plus traditionnelles.
Avec ce quatrième album, Boisson Divine confirme sa place à part dans le paysage folk metal européen : ni groupe de vikings, ni pirates, encore moins elfes ou nains, mais des Gascons bien réels qui défendent leur langue et leur culture à grands coups de riffs et de cornemuse landaise.

Au final, Eretatge est tout sauf un exercice muséal sentant le renfermé et le réchauffé : c’est un disque vivant, généreux, où l’on sent autant la sueur de la salle de concert que la poussière des chemins gascons. Les huit morceaux offrent un voyage cohérent, varié, sans baisse de régime, et donnent clairement envie d’aller chanter tout ça en chœur devant la scène, ou au moins de ressortir son dictionnaire de gascon pour essayer de suivre.
Pour les habitués, le contrat est rempli : Boisson Divine signe une synthèse de son style tout en continuant à faire évoluer sa formule, notamment via des incursions plus sombres et des arrangements plus sophistiqués. Pour les nouveaux venus, difficile de rêver meilleure porte d’entrée dans cet univers unique où le metal rencontre la banda et où chaque riff semble crier : « Anem, fiers enfants de Gasconha ! ».




