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VERTIGE – Chute – Libre

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VERTIGE – Chute – Libre

Sortie le 20 mars 2026 chez Transcendance.

Marie Bourgailh : composition, paroles, chant, guitares, basse.


Tomber est peut-être la seule façon d’être vraiment libre

Il y a quelque chose de subversif dans ce titre. « Chute libre » en français, c’est un tout, une seule chose, le corps abandonné à la gravité. Mais Marie Bourgailh y glisse un trait d’union, sépare « Chute » de « Libre », en fait deux entités distinctes et pourtant inséparables. La chute d’un côté. La liberté de l’autre. Peut-être qu’elles ne vont pas forcément ensemble. Peut-être que si.

Marie Bourgailh est une musicienne du sud de la France qui gère seule son label Transcendance, compose et joue seule sur ses deux projets (Brouillard pour le black atmosphérique astral, Vertige pour quelque chose d’un peu moins cartographiable), et revendique haut et fort le droit de vivre dans les montagnes avec ses poules et ses albums atmosphériques, sans trop d’humains autour.
On ne peut que respecter la cohérence du programme.

Vertige était autrefois J’ai Si Froid. Le renommage dit beaucoup. On passe de la sensation d’un corps immobile et glacé à celle d’un corps pris de vertige au bord du précipice. Plus dynamique.
Plus instable. Et « Chute – Libre », c’est exactement ça : un album instable, au sens noble du terme.

Un carnet de bord sonore

Il ne faut pas prendre « Chute – Libre » pour ce qu’il n’est pas. Ce n’est pas un disque de black metal atmosphérique au sens où on attendrait de longues cavalcades de blast beats sous des nappes de guitares cosmiques.
C’est un carnet de bord musical, une traversée enregistrée au fil de l’état intérieur de Marie pendant une période visiblement difficile, ou simplement le reflet de son état artistique ; il n’y a qu’elle qui peut le savoir.

Un document sonore de quelqu’un qui sembler aller très mal, qui retrouve peu à peu le souffle, et qui finit par renaître. Avec du black metal dedans.
Et de la prose dite. Et une référence à Paul Éluard. Le genre est large chez Vertige.

Cela dure une heure et neuf minutes. Huit titres. Une respiration longue, qui demande qu’on lui cède du temps et qu’on lui fasse confiance.

L’album s’ouvre sur « Je glisse », et c’est une déclaration d’enfermement. Quelqu’un qui ne vivait que pour les cimes et les grands précipices se retrouve murée dans ce que le texte appelle une « prison dorée ».

Plus de relief, plus de vertige, plus rien que la torpeur du calme plat et la lumière artificielle de la cité dortoir. L’image centrale du morceau est redoutable : on s’enfonce dans l’abîme même sans pente, on glisse même sans descente.
C’est le vertige du vide, pas de la hauteur. Dix minutes pour poser cette antinomie fondamentale. Pas une de trop.

« Aliénation » (et ses 3 minutes et 19 secondes) frappe ensuite par sa brièveté. Ce n’est pas une chanson au sens habituel, c’est une série de phrases hachées, presque des éclairs de conscience.
Paralysie totale, moteur interne à l’arrêt, incapacité à trancher quoi que ce soit.

Et là intervient le moment le plus fort de l’album. « Du rouge sur le blanc », douze minutes, est la réponse dialectiquement inverse à « Aliénation».
Là où la piste précédente était construite sur le « je suis » de l’impuissance, celle-ci hurle « je veux » avec une véhémence qui relève de la provocation vitale. Vouloir la fureur plutôt que la quiétude, les tornades plutôt que l’apaisement, tomber et saigner plutôt que moisir à l’abri.
Et « Y a pas de beige dans mes couleurs » : si vous ne cerniez pas encore la personnalité de Marie, cette ligne suffit amplement. La piste se referme sur une prière, une imploration silencieuse à l’univers d’ouvrir la voie vers la liberté.
Furie, puis capitulation spirituelle. La charnière de l’album est là, dans cette dernière strophe. Tout ce qui suit en est la réponse.


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« Du rouge sur le blanc » est la démonstration musicale de la distinction entre s’apitoyer sur son sort et attraper sa souffrance pour la disséquer. Ce n’est pas de la posture. Ça ne ressemble à rien d’autre dans le genre.

« Désaturation » est le morceau le plus développé en texte, peut-être le plus cliniquement autobiographique, et probablement le plus courageux. La métaphore de l’aéroport est d’une efficacité redoutable : bagages perdus, douane infranchissable, terminal livide, coincée entre l’entrée et la sortie.

Les détails personnels sont exposés sans filet, les 42 kilos d’épuisement, les médicaments qui éteignent les émotions, la misanthropie décrite comme une allergie développée à force de piqûres répétées.
Et au fond de tout ça, une formule qui résume à elle seule l’état décrit par l’album : « L’envie d’avoir envie. » C’est peut-être la phrase la plus juste et la plus triste de ces soixante-neuf minutes.

« Plus jamais ! » quitte la narration pour entrer dans le poème pur. Les anaphores s’enchaînent, refus de la soumission, retour au chaos comme acte de vie, et le nom du label qui surgit dans les paroles (« ma voix à la transcendance ») comme un rappel que tout cela n’est pas séparable du projet artistique global.
Court et incisif après les développements précédents. Ça tombe au bon endroit.

« J’écris ton nom » est le grand morceau de la deuxième partie, et il faut saluer l’audace de la référence. On est en plein Éluard, son poème « Liberté » de 1942, où le poète écrit un prénom sur toutes choses avant de révéler au dernier vers que ce prénom est celui de la Liberté.

Marie adopte la même structure mais sans mystère : elle nomme la Liberté dès le premier refrain, et l’écrit partout, sur le banal absolu aussi bien que sur le lyrique le plus pur.

Le mélange est jubilatoire. La lettre de démission envoyée recommandée avec accusé de réception côtoie les cimes des montagnes et le firmament.

La montée en puissance vers les refrains scandés tient du sermon autant que du manifeste. Faire Éluard en black metal atmosphérique français, il fallait y penser.


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« Balade » rompt complètement avec le reste. Prose parlée, pas de metal, juste une voix et une marche d’automne dans les champs.
Un milan à suivre du regard, un geai qui donne l’alerte à la forêt, une longue attente immobile dans le froid à espérer Maître Renard.
Et cette phrase qui résume tout l’album mieux que n’importe quelle analyse : « J’ai longtemps cru que j’étais cassée mais j’étais juste coincée. »

Certains trouveront que ce morceau casse le flux du disque. C’est vrai qu’il le casse. C’est aussi là que l’album respire le plus franchement, et qu’on comprend que toute cette noirceur avait une issue possible depuis le début.
La nature, l’émerveillement, le silence. Ce n’est pas une concession, c’est une logique interne.

« Le vide trouve un chemin » clôt l’album sur une renaissance. Le bunker s’ouvre, on escalade la paroi, l’air retrouve un goût. Le condor surgit des cendres. Le titre répond à celui de la piste d’ouverture : on ne glisse plus, on vole.

Et les frissons dans tout ça ?

Honnêteté oblige. « Chute – Libre » ne m’a pas électrisé de la même façon que « Aux solitaires ! », que je tiens pour un album remarquable.

On pourrait aussi noter que musicalement, Marie fait tout elle-même, et que ça s’entend un peu. Ce n’est pas grandiose. Mais ça tient debout, ça fait l’affaire, et quand l’écriture est à ce niveau, on se demande sincèrement si on aurait besoin de davantage.

L’arc de « Chute – Libre » pointe délibérément vers la lumière, vers la résolution, vers la renaissance. Et il se peut que le black metal atmosphérique touche le plus fort quand il ne donne pas d’issue, quand il laisse l’auditeur seul au fond du gouffre.
Il y a quelque chose de plus rassurant, et donc peut-être de moins dévastateur.

Mais moins de frissons ne signifie pas moins bien. Cela signifie différent. « Chute – Libre » est plus littéraire, plus construit, plus ambitieux dans son architecture. La dialectique entre « Aliénation » et « Du rouge sur le blanc » est une réussite formelle.
La référence à Éluard est pertinente et bien exécutée. Et le courage d’exposer aussi directement son âme, sans posture, sans esthétisation complaisante de la douleur, mérite respect et attention.

« Chute – Libre » est une œuvre poétique rare dans ce genre, signée par une des voix les plus singulières du black metal français indépendant. Pas un album pour tout le monde.
Un album pour ceux qui acceptent de prendre le temps, et qui savent que la chute et la liberté ne sont pas toujours aussi distinctes qu’un trait d’union voudrait le faire croire.

Disponible en digital sur le Bandcamp de Transcendance, ainsi qu’en CD et double LP.


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