NANOWAR OF STEEL : Interview Motoc!
« On prend la comédie au sérieux »
Interview réalisée par Thomas Orlanth, photos de Lionel Båålberith. Motocultor Festival, Carhaix, 15 août 2026.

Pas facile de poser des questions en pleine après-midi aux membres d’un groupe dont l’humour est un véritable style de vie. Cependant, il faut reconnaitre que Mohammed Abdul (guitariste) et Potowotominimak (chanteur) de Nanowar of Steel ont fait de leur mieux pour répondre avec professionnalisme à nos quelques questions…
Ça fait vingt-trois ans que vous faites une parodie du metal. Aujourd’hui, vous jouez avec les vrais groupes de metal dont vous vous moquez. À quel moment la blague est-elle devenue sérieuse ?
Potowotominimak : En réalité, je dirais que nos blagues ont toujours été sérieuses. Comme on aime le dire, on prend la comédie au sérieux. Tout est une question d’amusement : la musique, c’est fait pour s’amuser, donc le metal aussi. On a juste remplacé des paroles sur des sujets sérieux par des sujets idiots et drôles. Mais l’état d’esprit, lui, est sérieux.

D’accord.
Abdul : D’un point de vue artistique, rien n’a changé. On essaie toujours de faire les trucs les plus stupides possibles, et on essaie de repousser nos propres limites en matière de bêtises sur scène. C’est ça, le principe. La seule chose qui a changé, c’est que quand tu joues dans ce genre de festivals, où il y a des groupes énormes dont tu étais fan quand tu étais gamin, le changement se produit à l’intérieur de toi. Tu te dis : oh, regarde, je n’avais même jamais rêvé d’être là. C’est merveilleux. Mais on monte quand même sur scène faire les mêmes conneries.

Vous avez eu beaucoup d’invités, des gens dont vous vous moquiez. Ross the Boss, Fabio Lione, Michael Starr, Angus McFife…
Poto : Six, sept. (NdA : en anglais, Mc Fife, six, seven… Oui, la blague est partout !)
Vos cibles viennent chanter avec vous. Est-ce qu’il y en a qui n’ont jamais voulu ? Est-ce qu’il y a une ligne que vous voulez franchir, des gens dont vous savez que ce sera compliqué ?
Poto : Le truc, c’est que je crois qu’il n’y a aucune ligne qu’on ne franchirait pas.
Après, ça arrive, sans citer de noms, que quelqu’un réponde : non, je ne suis pas sûr de vouloir m’embarquer là-dedans. Peut-être parce que son personnage n’a pas besoin de paraître plus ridicule qu’il ne l’est déjà. Genre : je suis un chanteur ou un musicien de metal sérieux, et mon image n’a pas à franchir la ligne du n’importe quoi. Mais je ne parle pas de mauvaise attitude ni de gens désagréables. Juste de types qui se disent : c’est mon métier, et pour mon métier, ce n’est peut-être pas bon de faire l’idiot.
Donc vous demandez aux gens avant ?
Abdul : On demande, oui. Et c’est le cas le plus chanceux, celui où on obtient au moins une réponse. Dans les autres cas, soit tu n’as aucune réponse, soit tu as : non les gars, je suis occupé.
Poto : La réponse, c’est : je suis occupé. Donc la réponse courte, c’est oui, il y a des gens avec qui on aurait aimé collaborer, mais il se trouve que la scène metal est sacrément occupée.
Abdul : Des hommes et des femmes occupés, ouais.
The Genghis Khan EP est né sur une tournée avec un groupe, Uuhai.
Poto : Uuhai (NdA : en corrigeant ma prononciation).
Uuhai, d’accord. Comment on écrit un EP entier juste parce qu’on est en tournée ? Comment vous gérez ça ?
Poto : On a pensé à cette chanson à un moment de 2025, alors que deux groupes venaient de sortir des morceaux sur Gengis Khan.
Abdul : La même semaine ?
Poto : Le même mois, je crois.
Abdul : Le même mois, peut-être.
Poto : Et voilà : Sabaton et Warkings.
Abdul : Warkings, ouais.
Poto : Deux chansons sur Gengis Khan.
Celle de Warkings était avec Orden Ogan ?
Poto : Orden Ogan, oui.
D’accord, donc ça faisait trois.
Poto : Ouais, trois. Et comme à ce moment-là on a appris qu’on allait voyager avec un groupe mongol, on s’est dit : allez, soyons un groupe de plus à chanter sur Gengis Khan. Ce sera encore plus drôle, parce qu’on joue vraiment avec des Mongols. D’ailleurs, Uuhai sont excellents, allez les écouter, c’est un super groupe et ce sont des mecs adorables. Mais la blague, elle, s’est écrite toute seule.

Les astres étaient alignés.
Poto : Alignés, oui.
Abdul : La réponse était dans la question. On l’a fait parce qu’on tournait avec eux. Et puis on voulait ajouter quelque chose, parce qu’il y a beaucoup de groupes qui écrivent des chansons sur Gengis Khan, mais ils racontent tous la même histoire, celle que tout le monde connaît. Nous, on a décidé de mettre tout ce que personne ne sait sur Gengis Khan. Par exemple, le fait qu’il ait été recalé deux fois par l’académie des beaux-arts d’Oulan-Bator.
Ça, personne ne le sait.
Abdul : Personne ne le sait. Et on l’a mis dans la chanson.
C’était un grand peintre.
Abdul : Non, non, non.
Poto : Mais il a envahi beaucoup de pays. Un peintre moyen.
Autre question : vous avez écrit une chanson en Java.
Poto : Ouais.
Java. Hello World, le grand classique. Est-ce que vous avez déjà eu une idée trop stupide, même pour Nanowar ? Parce qu’écrire une chanson en Java, c’est déjà dingue.
Poto : Ouais.
Vous avez une limite ? Vous vous êtes déjà dit : non, là c’est trop ?
Poto : Trop stupide, tu veux dire ?
Oui.
Poto : Non, non, non. On a déjà répondu à ça tout à l’heure : il n’y a aucune ligne qu’on ne franchirait pas.
D’accord.
Poto : Le point de bascule, c’est : est-ce que ça nous fait rire ou pas ? Ça peut être la chose la plus stupide du monde, si ça ne nous fait pas rire, ça ne vaut pas le coup. En général, la limite, c’est que ce n’est pas assez stupide.
Donc même Java, ça passe.
Abdul : Ouais, c’est dingue. C’est vraiment dingue et bizarre. Et c’est précisément pour ça qu’on doit le faire.
Dans Feet & Greet, l’idée c’est de vendre du VIP en se moquant du VIP. Où est la frontière entre se moquer de l’industrie et en faire partie ?
(Pendant ce temps, le reste du groupe, qui venait de finir de raconter des anecdotes un peu plus loin, passe en posant une canette sur le crâne de Poto… Difficile de rester sérieux.)

Poto : Ouais, ouais.
C’est difficile de se concentrer, mais ça va.
Poto : Ce n’est pas gênant du tout. Continue, continue. Oh putain. Ça va durer longtemps ?
Mr. Baffo (de passage, perruque rose sur la tête) : Ça dépend de vous.
Vous pouvez vous joindre à nous.
Poto : Pardon, c’était quoi la question, déjà ?
La question, c’était : vous vous moquez de l’industrie, mais vous faites partie de l’industrie. Où est la frontière, pour vous ? Parce que ce n’est pas logique : vous êtes en rébellion contre l’industrie, mais vous êtes…
Poto : Je vais te donner une réponse sérieuse. C’est une question d’expérience. Tous les groupes font du VIP.
Donc c’est plutôt normal. Et d’habitude, on se dirait : pourquoi faire ce genre de truc, qui revient à demander de l’argent pour rien ? Tu as juste une photo, alors que si tu passes par une séance de dédicaces, tu auras une photo. Pourquoi payer pour quelque chose que tu peux déjà avoir avec un peu de chance ?
Donc si tu veux atteindre quelque chose de spécial, on va te donner quelque chose de spécial. Dans notre cas, spécial veut dire très stupide. Genre : on va signer tes CD avec nos pieds, ou ce que tu voudras. Oh, encore.
(Les autres reviennent…)
Il essaie d’être sérieux.
Poto : (S’adressant aux autres) C’est inutile. Complètement inutile. C’est juste… ouais, ouais. Ce n’est même pas de l’audio, je crois.
Bref, l’idée de Feet & Greet, c’était : on fait partie de l’industrie, et quand tu atteins un certain niveau dans ce métier, tu reconnais que tu as peut-être besoin de ce genre de choses. Parce qu’une tournée coûte cher, tout ça.

Abdul : Il faut de l’argent.
Poto : Il faut de l’argent, bien sûr. Mais il y a différentes façons d’en demander.
Abdul : Et on voulait faire quelque chose qui te laisse une trace.
Poto : Pas juste : voilà, j’ai eu une photo avec le groupe.
Abdul : Mais plutôt : j’ai attrapé leurs pieds et je sens encore leur odeur. Une semaine après. Voilà le genre d’expérience qu’on propose. Parce qu’on ne se lave pas les pieds pendant la tournée.
Poto : Jamais.
Vous êtes à peu près le même groupe. Les membres n’ont quasiment pas changé depuis…
Poto : Tu parles du line-up ?
Oui, le line-up.
Poto : Exactement le même depuis le début.
Depuis le début. Les groupes sérieux changent tous les cinq ans. Et vous, vous tenez vingt-trois ans. C’est dingue. Comment vous gérez ça ? Vous êtes très amis… Ils ont l’air très pénibles.
Abdul : Ouais, ouais.
Poto : Le secret, c’est d’être pénible exprès. Comme ça, tu penses toujours que les autres le font exprès, et pas parce qu’ils veulent te dire quelque chose. Tu passes ton temps à faire des trucs idiots à tout le monde, et tu te dis que rien n’est sérieux. Du coup, même quand ils te disent quelque chose de sérieux, tu ne les crois pas. Et c’est ça, le secret.
C’est pareil entre mari et femme.
Abdul : Ouais, ouais, ouais.
Quand il y a de l’humour et des blagues, ça va.
Abdul : Ouais.
Poto : C’est pareil, à la différence près qu’on ne peut pas se tromper les uns les autres.
Abdul : Non.
Poto : Et quand l’un de nous n’a pas envie de faire l’amour, il n’a pas besoin de dire : oh, j’ai un gros mal de tête.
Abdul : Ouais. Tu peux refuser.
Poto : Tu peux refuser. Mais la plupart du temps, on accepte.
Abdul : Oui.
D’accord, d’accord.
Poto : Allez, on couche ensemble.
Abdul : Allez, on couche ensemble. Pas tout de suite, on est en interview.
Poto : Allez. Plus tard, peut-être.
Abdul : Plus tard, peut-être.
Vous clôturez le festival ce soir, vers une heure du matin, après Perturbator. Vous connaissez Perturbator ?
Poto : Perturbator, oui.
C’est un horaire où le public est soit bourré, soit un peu mort, épuisé. Comment vous comptez gérer ça ? C’est très difficile.
Poto : Je dirais que chacun de nos concerts est déjà une fête.
Et tu sais, quand tu es bourré et fatigué, tu as besoin de quelque chose pour te réveiller.
Genre : bon, je suis en train de partir, et puis, oh, qu’est-ce qui se passe ? C’est étrange. C’est bizarre. C’est drôle. Et tu retrouves de l’énergie, même à une heure du matin. Je dirais aussi que les gens dans les festivals de metal ont envie de s’amuser, le plus possible. Donc si on fait notre boulot correctement, ça va être un show de clôture complètement dingue.
J’espère que je le verrai.
Poto : Si tu n’es pas trop fatigué.
Non, ça va.
Poto : Mais nous, on arrive d’hier.

Hier, le Summer Breeze.
Poto : Hier on jouait au Summer Breeze en Allemagne, et on a fait toute la route jusqu’ici.
Abdul : C’est nous les plus fatigués.
Poto : En conduisant nous-mêmes. Ça a été un très long trajet. Donc je ne sais pas ce qu’on va donner à une heure du matin. Je crois que si on voit que les gens ne se réveillent pas, on s’endort sur scène. Comme ça, au moins, on partagera le moment avec tout le monde.
Je pense que c’est possible. Mais je crois qu’il y a des gens suffisamment fous.
Abdul : Espérons. Le principe, ce n’est pas ce qu’on peut faire pour les gens, mais ce que les gens peuvent faire pour nous.
Poto : J’ai déjà entendu ce genre de phrase quelque part. On est un groupe très canadien.
Abdul : Un groupe canadien. Espérons juste ne pas se faire tirer dessus.
Est-ce que c’est déjà arrivé que le public ne comprenne pas votre humour, votre show, et que ce soit un désastre ?
Poto : Je dirais que ça arrive surtout quand on joue pour la première fois dans un festival ou dans une ville, et que les gens ne connaissent pas nos shows. Sur les deux ou trois premiers morceaux, tu vois des gens vraiment perdus. Mais en un quart d’heure, ils embarquent et ils s’amusent. Genre : je ne connaissais pas ce truc, et maintenant j’adore. C’est ce qui se passe en général.
Abdul : Parfois, il arrive que quelqu’un n’aime toujours pas le concert après trois morceaux, alors on appelle la sécurité pour le faire sortir.
Poto : Oui, bien sûr. Sortez-moi ce type.
C’est efficace. J’ai une question que je pose à tous les groupes que j’interviewe depuis vingt ans. Elle est très difficile et très facile à la fois. On est en 2026 : en un mot, deux si vous voulez, comment définiriez-vous Nanowar of Steel aujourd’hui, chacun individuellement ?
Poto : Décrire le groupe ?
Pour toi.
Abdul : Tu l’as ?
Poto : Tu vas pleurer. La famille.
Abdul : Oh, arrête.
Poto : Ouais, mais je déteste ma famille.
Abdul : Je peux prendre deux mots ?
Oui.
Poto : Mais je vais me répéter. Stupidité professionnelle.
La famille, stupidité professionnelle.
Abdul : Ce sont des synonymes.
Oui, c’est pareil. Vous faites beaucoup d’interviews. Certaines pénibles comme celle-ci, d’autres très intéressantes, avec des gros seins et tout le reste. Est-ce qu’il y a une question dont vous rêvez qu’un journaliste vous la pose, et que personne ne vous a jamais posée ?
Poto: Ouais, je l’ai. Dans chaque interview, personne ne m’a jamais demandé : et toi, comment tu vas ? Ça fait mal. Tout le monde se fout de toi. Et tes sentiments ? Et ta famille ? Personne ne demande ça.
Alors je vais demander à mon ami Lionel de vous poser une question.
Lionel : Comment allez-vous ? Vous êtes fatigués après tout ce temps sur la route ? Parfois vous en avez assez, vous vous dites : oh, je n’ai pas envie de monter sur scène.
Poto : Presque à chaque fois.
Abdul : Non, jamais. Moi, jamais. Jamais.
Et donc, comment allez-vous ?
Poto : Horriblement.
Pourquoi ?
Poto : Non, tu en demandes trop.
(Rires.)

