Among The Living
Live Report

MOTOCULTOR 2026, Day 3 : du sublime au débile

MOTOCULTOR 2026, Day 3 : du sublime au débile

Live report, samedi 15 août 2026, site de Kerampuilh, Carhaix-Plouguer (29)



C’est la journée la plus schizophrène de l’affiche, et de loin. Entre Rectal Smegma, Nevermore, Les 3 Fromages, Within Temptation, Anaal Nathrakh et Nanowar of Steel, on passe du sublime au débile en changeant simplement de scène, parfois en changeant simplement de morceau. C’est précisément la définition du Motocultor, et personne ne s’en excuse.

Bonne nouvelle pour les organismes : le ciel a enfin lâché prise. Matinée grise, nuages bas entre Finistère et Côtes-d’Armor, retour du soleil l’après-midi et vingt-six degrés au centre de la Bretagne, soit une douzaine de moins que jeudi.
Après deux jours de four, la différence se voit immédiatement sur le site : on remarche normalement, la poussière retombe entre deux pits au lieu de stagner en permanence, et les files aux points d’eau ont enfin une longueur humaine.

Reste que le samedi est le jour où les organismes présentent l’addition des deux précédents. Sur le camping comme dans les allées, ça traîne un peu la patte. Il faudra des énergumènes pour relancer la machine, et l’affiche en avait prévu quelques-uns.

Ce qu’on a laissé filer à midi

Rater Necrowretch, c’est un crève-cœur, mais c’est presque honteux de programmer les Drômois à midi quarante-cinq. Depuis 2008, Vlad et sa bande tiennent une ligne death black crasseuse et sans concession chez Season of Mist, sans jamais chercher à moderniser le son, et ouvrir un samedi avec ça relève de la déclaration d’intention.
Même remarque pour Shady Fat Kats sur la Bruce Dickinscène et pour Aorlhac une demi-heure plus tard, dont le black metal occitan reste l’une des plus belles réussites de la scène française de ces quinze dernières années. Sur la scène du fond à 13h30, c’est du gâchis.

Sauf qu’il faut choisir. Entre courir sur le site dès l’ouverture et déjeuner correctement avant une grosse journée, apéritif compris, le débat a été tranché rapidement et sans état d’âme.
On assume, et on peste un peu parce qu’il existe des créneaux plus généreux pour ce genre de noms. Mais il y a aussi tellement de noms à placer sur un running order qui craque et déborde de toute part !

ASHEN

14h15, Dave Mustage

Arrivée sur le site aux premières notes des Parisiens, ce qui est une manière comme une autre de se remettre dans le bain. Ashen appartient à cette nouvelle vague hexagonale qui rejoue sans complexe le metalcore et le neo metal du début des années 2000 : boucles électroniques, guitares épaisses, passages de chant clair presque college rock, rythmiques syncopées et quelques embardées deathcore.
« Chimera », premier album paru le 13 juin 2025 chez Out Of Line Music, tient sur une idée simple, celle d’un moi qui se fracture, et Clem Richard la porte au chant avec une intensité qui ne triche pas.

Après un passage au Hellfest et une année de tournée bien remplie, le groupe abordait ce créneau en terrain conquis. Rien de révolutionnaire, tout de très bien exécuté, et une bonne bande-son pour finir de digérer.

En face, Monde de Merde envoyait son punk crasseux et rageur, avec cette énergie de cave de banlieue et un nom qui fait à peu près tout le travail de présentation.

BRUIT ≤

15h00, Massey Ferguscène

Une expérience musicale et visuelle, au sens strict des deux termes.

Les Toulousains ont été propulsés du jour au lendemain parmi les meilleurs groupes de post-rock européens avec « The Machine Is Burning and Now Everyone Knows It Could Happen Again », et « The Age of Ephemerality », paru chez Pelagic Records, a confirmé qu’il ne s’agissait pas d’un coup de chance. Cordes, montées interminables, textes politiques samplés, et une projection qui fait partie intégrante du set plutôt que de servir de papier peint.

La tente sauve l’ambiance, il faut le reconnaître, parce qu’un post-rock pareil en plein cagnard d’après-midi aurait perdu la moitié de sa puissance. Mais très franchement, comme pour tant de groupes de cette affiche, on aurait voulu les voir en soirée, dans le noir, avec les images qui prennent toute la place.
C’est le genre de frustration qu’on n’a pas envie de reprocher au festival, parce qu’elle vient d’un excès de bonnes idées plutôt que d’un manque.



RECTAL SMEGMA

15h00, Supositor Stage

Traversée du site, et changement radical de registre.

Notre oreille musicale reste plus sensible à du bon vieux grind qu’à beaucoup de choses, et les Néerlandais fournissent exactement la marchandise : goregrind pornographique, costumes ridicules, chansons de deux minutes et zéro prétention artistique.
C’est bête, c’est totalement assumé, et ça fonctionne toujours. C’était leur première fois au Motocultor, après un forfait de dernière minute en 2025 où Sublime Cadaveric Decomposition les avait suppléés au pied levé.

Le moment de la journée arrive au bout de trois titres, quand le chanteur s’accorde une seconde pour souffler avant de lancer à la foule : « We are getting old, are there old people out there ? » Il y en avait. Beaucoup. Et ils ont répondu, avec violence et poussières !



JETSEX

15h45, Bruce Dickinscène

Le remplaçant de dernière minute d’Ill Niño, à savoir Sidilarsen, jouait au même moment sur la Dave Mustage, et les Toulousains ont tout ce qu’il faut pour fédérer une plaine avec leur indus dansant. Ironie de l’histoire au passage : ll Niño avait déjà déclaré forfait au Motocultor 2025, où Tenside les avait suppléés, ce qui commence à ressembler à une relation à sens unique avec Carhaix.

Nous avons préféré la découverte, et Jetsex fait très bien le travail sur ce créneau : punk rock français, format court, énergie maximale, sur la scène des réjouissances et à l’heure exacte où il reste encore de la bière tiède au fond de la glacière. Pas de quoi réécrire l’histoire du genre, tout ce qu’il faut pour relancer une journée.



CANCER

16h35, Supositor Stage

Du bon vieux death old school, et pas n’importe lequel. Formés à Telford en 1988, les Anglais font partie des tout premiers groupes de death metal britanniques, avec un « Death Shall Rise » enregistré à Morrisound aux côtés de James Murphy et sous la houlette de Scott Burns, ce qui vaut certificat d’authenticité. Longtemps sous-estimés face à leurs voisins de Bolt Thrower et Napalm Death, ils méritent largement la réhabilitation qui leur arrive sur le tard.

En parallèle, sur la Massey Ferguscène, Hollow Jan proposait sans doute le nom le plus improbable du week-end : du screamo post-rock hanté venu de Corée du Sud, culte et confidentiel en Occident. Les voir en France relève de l’événement, et leur simple présence à Carhaix en dit long sur le travail de programmation.



ORDEN OGAN

17h25, Dave Mustage

Un concert aussi épique que le groupe, ce qui n’est pas peu dire.

Le power metal a toujours eu un côté kitsch et exagéré, et les Allemands d’Arnsberg ne font aucune exception à la règle. Quand Sebastian Levermann débarque revêtu d’une armure à pointes digne du grand méchant d’un film d’heroic fantasy, on hésite un instant entre le fou rire et la révérence. Et puis le premier refrain tombe, avec ses chœurs empilés et sa production léchée, et le doute se dissipe : power veut aussi dire puissance, et ces gens-là savent exactement ce qu’ils font.

On n’attendait rien de particulier, on a été surpris par l’efficacité scénique. « The Order of Fear » (2024) fournit l’essentiel du carburant, avec l’imagerie western des derniers disques et la mascotte Alister Vale qui promène sa malédiction d’album en album, et un « Lords of the Grave » déjà annoncé pour la suite. Refrains poing levé, sourire aux lèvres, aucune ambiguïté sur ce qu’on est venu chercher.

Sur la Bruce Dickinscène, The Casualties tenaient l’autre bout du spectre : New York, 1990, street punk sans la moindre évolution en trente-cinq ans, ce qui est ici un compliment.



Le trou noir des interviews

Fin d’après-midi sacrifiée, pour cause de dictaphone. C’est le prix du métier, et il se paye cash : nous avons raté l’intégralité du créneau, avec deux regrets particulièrement cuisants.

Múr d’abord, les Islandais de cette scène de Reykjavik qui produit depuis dix ans le black metal le plus dissonant et le plus intéressant d’Europe du Nord. Leprous ensuite, dont Einar Solberg possède l’une des voix les plus reconnaissables du rock progressif contemporain et dont « Melodies of Atonement » méritait mieux qu’un résumé de seconde main.
Ajoutez Grave et son mur de tronçonneuse HM-2, Les 3 Fromages qui ont fait exactement ce qu’on attend d’eux après six heures de blast beats, l’artillerie de Birmingham d’Anaal Nathrakh et la transe cosmique de Slift dans la lumière déclinante, et vous obtenez à peu près la pire ardoise possible.

En échange, nous avons passé un moment avec Steve’n’Seagulls et avec Nanowar of Steel, ce qui ne se refuse pas non plus. Les deux entretiens paraîtront séparément.

EISBRECHER

21h00, Dave Mustage

Retour en forme pour l’industrie lourde germanique, et quel retour.

Alexx Wesselsky parle un peu le français et il en profite, ce qui suffit déjà à faire basculer une foule bretonne. Certains les considèrent comme les Rammstein du pauvre, formule paresseuse : les héritiers directs d’Oomph! ont depuis longtemps leur propre identité, une mécanique de précision, des refrains martelés et zéro temps mort.
En Allemagne ils remplissent les Zénith, en France ils restent bizarrement confidentiels, et ce genre de set explique mal pourquoi.

Et puis la fin, avec une Marseillaise reprise par le public. À ce moment précis, on ne se croyait plus vraiment dans un festival de metal, mais dans un stade. Personne n’a semblé s’en plaindre.

Pendant ce temps, sur la Bruce Dickinscène, Leo Moracchioli et son empire YouTube donnaient à Frog Leap une existence bien physique. Ce n’est pas de l’art, c’est du divertissement, et ça s’assume parfaitement.



NEVERMORE

22h15, Supositor Stage

Le choix entre Nevermore et du rap a été vite fait, même si Svinkels Friends & Family avait de quoi séduire un public metal qui les a toujours adoptés sans réserve. À chacun ses goûts, n’est-ce pas.

C’était l’un des vrais événements de l’édition. Le groupe n’avait plus joué depuis 2011, et ce sont Jeff Loomis et Van Williams qui ont relancé la machine en 2026 avec un line-up entièrement neuf, Berzan Önen au chant, Jack Cattoi à la guitare et Semir Özerkan à la basse, et une signature chez Reigning Phoenix Music. Jim Sheppard, bassiste historique, n’est pas de l’aventure, et l’affaire a fait grincer quelques dents.

Précision pour ceux qui posaient la question dans la fosse, et elle a beaucoup circulé ce soir-là : Loomis est bel et bien un fondateur du groupe.
Quand le label de Sanctuary a poussé la formation vers le grunge au début des années 90, Warrel Dane et Jim Sheppard ont préféré partir, et c’est avec Loomis, alors guitariste de tournée de Sanctuary, qu’ils ont monté Nevermore en 1992. Van Williams est arrivé derrière les fûts en 1994, le line-up s’est stabilisé, le premier album est sorti en 1995.
Loomis est aujourd’hui le dernier membre d’origine encore en place, ce qui règle la question de la légitimité artistique, à défaut de celle de la propriété du nom, sur laquelle aucune source publique ne s’avance.

L’ombre de Warrel Dane plane forcément sur l’ensemble, et elle planera longtemps. Reste que Carhaix comptait parmi les rares dates européennes de ce retour, et que les riffs, eux, n’ont pas pris une ride.



STEVE’N’SEAGULLS

23h10, Bruce Dickinscène

« Maybe a little more accordion music ? »

La phrase est revenue entre presque tous les morceaux, à chaque fois avec le même air faussement innocent, et à chaque fois le public en a redemandé. Les Finlandais en salopette reprennent AC/DC, Metallica et Iron Maiden au banjo, à l’accordéon et à la contrebasse, et le concept aurait dû s’épuiser en six mois.
Dix ans et un « The Dark Side of the Moo » plus tard, ils tournent toujours, les arrangements sont réellement bons, et les slams s’enchaînent sans discontinuer au-dessus d’une fosse qui n’avait pourtant plus beaucoup de réserves.

Fin sur « Thunderstruck », forcément. Il y a des lois qu’on ne discute pas.

Sur la grande scène au même moment, Within Temptation assurait la tête d’affiche du samedi devant le plus gros public de la journée, avec cette production scénique qui n’a plus grand-chose à envier au pop mainstream.
On peut regretter la dureté des débuts, on ne peut pas nier la maîtrise. Nous avons choisi le banjo, et nous ne le regrettons pas une seconde.


Steve'n'Seagulls_ motocultor


OMNIUM GATHERUM

00h25, Supositor Stage

Le death mélodique comme sait le faire la Finlande, et personne d’autre.

Vingt-neuf ans de carrière, Jukka Pelkonen au chant, des claviers omniprésents et une régularité désarmante album après album. Moins célébrés qu’Insomnium ou Amorphis, ils font pourtant exactement ce qu’ils savent faire, et ils le font bien. À minuit vingt-cinq, ces mélodies-là passent toutes seules, y compris auprès de ceux qui n’avaient plus l’intention de tenir jusque-là.

Sur la Massey Ferguscène, Sierra Veins occupait le créneau de fin de nuit, celui qui laisse toute latitude pour surprendre.



NANOWAR OF STEEL

01h30, Bruce Dickinscène

Pour finir, il fallait choisir entre la synthwave et la déconnade. Perturbator clôturait la Dave Mustage, et James Kent à une heure trente du matin est une idée d’une justesse absolue, personne ne dira le contraire. Mais pour ceux qui préfèrent la guitare et le rock’n’roll aux sons électroniques, et qui voulaient terminer en mode grosse fête, il n’y avait pas à hésiter.

Nos interviewés de l’après-midi ont prouvé qu’ils n’étaient décidément pas si fatigués que ça. Rappelons quand même le contexte : la veille, les Italiens jouaient au Summer Breeze en Allemagne, et ils ont fait toute la route jusqu’à Carhaix en conduisant eux-mêmes.
Potowotominimak nous avait prévenus quelques heures plus tôt que si le public ne se réveillait pas, ils s’endormiraient sur scène pour partager le moment avec tout le monde. Personne ne s’est endormi. Ni eux, ni nous.

Vingt-trois ans de parodie du power metal, et le plus drôle reste qu’ils jouent aujourd’hui mieux que la moitié des groupes qu’ils moquent. « Valhalleluja », « Norwegian Reggaeton », le catalogue est un festival à lui tout seul, et à deux heures et demie du matin il ne reste plus grand monde pour faire semblant d’avoir du goût.



Bilan de la journée

Le thermomètre a lâché, les organismes non, et il aura fallu quelques énergumènes bien placés pour tenir la journée debout. Un chanteur de goregrind qui demande poliment s’il reste des vieux dans la salle, un Allemand en armure à pointes qui rappelle ce que veut dire le mot power, un autre Allemand qui fait chanter la Marseillaise à cinq mille Bretons, des Finlandais en salopette qui réclament de l’accordéon, et des Italiens qui débarquent d’Allemagne après une nuit de route pour finir la nuit en fanfare. Du sublime au débile, exactement comme annoncé.

Au passif : Necrowretch, Aorlhac, Grave, Múr, Leprous, Anaal Nathrakh et Slift, sacrifiés au déjeuner ou au dictaphone. C’est beaucoup, et c’est la loi du genre.

Cette nuit sera encore plus courte que la précédente. On aime ça, et il reste un jour.

Thomas Orlanth & Lionel Båålberith


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