Among The Living
Live Report

Hollywood Vampires – Adidas Arena, Paris

Hollywood Vampires

26 août 2026 – Adidas Arena, Paris

Photos Stéphan Birlouez

LE BAL DES IMMORTELS



 Il existe des groupes que l’on va voir pour leur actualité, d’autres pour leur avenir. Et puis il y a les Hollywood Vampires, que l’on retrouve pour tout ce qu’ils transportent avec eux : une bonne dose d’histoire, quelques litres de sueur, une poignée de fantômes et suffisamment de riffs pour alimenter une centrale électrique.

Le 26 août, à l’Adidas Arena de Paris, Alice Cooper, Joe Perry, Johnny Depp et leur bande n’étaient pas venus donner une leçon de nostalgie. Ils étaient venus rappeler que le rock n’a jamais vraiment enterré ses morts.

Pour comprendre les Hollywood Vampires, il faut remonter à 2015 et à une idée finalement aussi simple que réjouissante : réunir quelques musiciens autour des chansons de ceux qui ont disparu trop tôt.

À l’origine du projet, trois noms qui n’ont pourtant pas besoin d’un nouveau groupe pour inscrire leur nom dans l’histoire : Alice Cooper, Joe Perry et Johnny Depp. Deux légendes du rock, auxquelles s’ajoute un acteur devenu guitariste passionné, réunies par une même culture musicale et une affection assumée pour les grandes figures disparues du rock.

Le nom du groupe n’a évidemment rien d’anodin. Dans les années 1970, Alice Cooper avait créé à Los Angeles son propre cercle de débauche et de camaraderie, baptisé Hollywood Vampires.



On y croisait des membres de la grande famille du rock et quelques-unes de ses figures les plus mythiques. John Lennon, Keith Moon, Jimi Hendrix, Jim Morrison, Harry Nilsson ou encore Ringo Starr ont, à des degrés divers, appartenu à cet entourage.

L’idée du groupe actuel est donc autant musicale que mémorielle : reprendre les chansons de ces héros, mais aussi prolonger leur esprit de liberté, d’excès et d’insolence.

À Paris, ce passé était présent dès les premières secondes. À 21h25, les lumières s’éteignent sur Bela Lugosis Dead, bientôt rejointe par la Toccata and Fugue in D minor de Bach.
L’introduction possède quelque chose de théâtral et de funèbre, comme si l’on pénétrait dans un vieux château avant que les amplificateurs ne prennent le relais. Puis I Want My Now lance véritablement les hostilités.

La mise en scène rappelle immédiatement que l’on se trouve chez Alice Cooper : les écrans, les éclairages et l’imagerie macabre ne sont jamais très loin. Mais derrière le spectacle, les Vampires sont surtout venus jouer.



Et jouer, ils savent faire. Alice Cooper reste le centre de gravité naturel du groupe. À bientôt quatre-vingts ans, il conserve cette capacité rare à transformer un morceau en scène de théâtre.
Depuis les débuts de sa carrière, il a compris que le rock pouvait être plus grand que la musique elle-même : personnages, costumes, accessoires, humour noir et goût du grand-guignol sont devenus une partie intégrante de son langage.

Pourtant, lorsque résonnent Im Eighteen ou Schools Out, ce sont les chansons qui reprennent le dessus. Derrière le maquillage, il reste un catalogue qui a traversé plusieurs générations. Alice n’est d’ailleurs pas simplement l’hôte de cette réunion de vieux amis. Son propre parcours est intimement lié à celui des musiciens auxquels les Hollywood Vampires rendent hommage.

Il appartient à cette génération qui a découvert que le rock pouvait être dangereux, spectaculaire et complètement déraisonnable. Sa présence donne donc une légitimité particulière au projet : il ne s’agit pas d’un artiste contemporain venu jouer les classiques de ses aînés, mais de l’un de ceux qui ont eux-mêmes contribué à écrire les chapitres suivants.



Joe Perry représente une autre facette de cette histoire. Guitariste d’Aerosmith depuis la formation du groupe, il a participé à la construction d’un langage qui doit autant au blues britannique qu’au rock américain.
Son jeu est immédiatement reconnaissable : peu de gestes inutiles, beaucoup d’attitude, un sens du riff qui ne cherche jamais à démontrer sa virtuosité. Perry n’a pas besoin de rappeler son CV. Il lui suffit de brancher sa guitare.
C’est particulièrement évident lorsqu’il s’empare de You Cant Put Your Arms Round a Memory de Johnny Thunders. Le choix est cohérent avec l’ADN des Vampires : Thunders appartient à cette lignée d’artistes pour lesquels le rock n’était jamais seulement une question de technique.

C’était une attitude, un danger, une manière de vivre. Perry en restitue l’essentiel sans chercher à reproduire servilement l’original. Avec Bright Light Fright, il ramène ensuite le groupe vers le répertoire d’Aerosmith et rappelle, au passage, qu’il est lui-même l’un des fantômes encore bien vivants de cette histoire.

Johnny Depp occupe une position différente. Sa présence pourrait facilement devenir l’argument marketing principal d’un tel groupe, mais les Hollywood Vampires ont l’intelligence de ne pas le transformer en attraction permanente.
Il joue, chante, accompagne et laisse souvent Cooper ou Perry occuper le devant de la scène. Son intérêt réside précisément dans cette discrétion. Sa culture musicale est ancienne, et ses collaborations avec des musiciens comme Jeff Beck ont largement dépassé le simple statut de curiosité hollywoodienne.

Lorsqu’il prend le micro pour Venus in Furs du Velvet Underground, The Death and Resurrection Show de Killing Joke ou Heroes de David Bowie, le concert change de couleur. Ces morceaux révèlent un autre visage du projet, moins spectaculaire et davantage tourné vers l’interprétation.

Sur Heroes, surtout, Depp ne cherche pas à rivaliser avec Bowie — ce qui serait une entreprise pour le moins suicidaire. Il en propose une lecture plus fragile, laissant la chanson respirer.
La salle, un instant, oublie les écrans et le décorum pour se concentrer sur ce qui reste lorsque tout le reste disparaît : une mélodie et quelques mots capables de traverser le temps.



C’est précisément ce qui fait fonctionner les Hollywood Vampires. Leur répertoire pourrait, sur le papier, ressembler à une collection de classiques empilés les uns à la suite des autres. En réalité, la sélection raconte une histoire.
The Who, le Velvet Underground, David Bowie, Jeff Beck, AC/DC, Aerosmith, Johnny Thunders, Killing Joke ou encore les Sex Pistols appartiennent à des générations et à des esthétiques très différentes. Pourtant, réunis dans une même soirée, leurs morceaux semblent dialoguer.

Baba ORiley conserve cette puissance monumentale qui a fait des Who l’un des groupes fondateurs du rock britannique moderne. Becks Bolero constitue un hommage particulièrement pertinent à Jeff Beck, disparu en 2023, mais aussi un clin d’œil aux liens musicaux qui unissaient le guitariste britannique à Johnny Depp.

Highway to Hell déplace ensuite la soirée vers le hard rock australien, tandis que Walk This Way rappelle l’importance d’Aerosmith dans le passage du blues-rock des années 1970 vers le son plus massif de la décennie suivante.

Le mérite du groupe est de ne jamais présenter ces morceaux comme des reliques. Les reprises sont jouées avec suffisamment de puissance pour qu’elles puissent encore fonctionner dans une salle de 10 000 personnes.
Elles ne sont pas figées dans leur époque : elles sont réinjectées dans le présent. Le public ne vient pas seulement entendre ce qu’il connaît déjà. Il vient constater que ces chansons ont encore des dents.

Et si les Vampires consacrent une grande partie de leur spectacle à leurs influences, ils refusent également de devenir un simple tribute band de luxe. Leurs propres morceaux — I Want My Now, Raise the Dead, My Dead Drunk Friends ou The Boogieman Surprise — permettent au groupe d’exister en dehors du patrimoine qu’il célèbre.
Certaines de ces compositions n’ont évidemment pas le même poids historique que les classiques de Bowie, AC/DC ou Aerosmith, mais elles jouent un rôle essentiel : donner aux Hollywood Vampires une identité propre plutôt que celle d’un musée ambulant.

Cette distinction est importante. Depuis leur création, les Vampires ont souvent été présentés comme un supergroupe de reprises. L’étiquette est pratique, mais elle passe à côté du véritable projet. Il ne s’agit pas seulement de réunir des musiciens célèbres pour jouer des chansons célèbres.

Le groupe fonctionne comme une chaîne de transmission. Cooper transmet une partie de son histoire à une nouvelle génération, Perry fait revivre les influences qui ont nourri Aerosmith et Depp apporte un regard différent, nourri autant par le rock classique que par le punk, le blues ou la musique alternative. Le concert parisien possède ainsi quelque chose d’assez particulier.

Le public est constamment invité à regarder en arrière, mais la soirée ne donne jamais réellement l’impression de vivre dans le passé. Les fantômes sont partout, mais personne ne les pleure. On les fait chanter. On fait hurler leurs riffs. On transforme leur absence en énergie.

Même le final autour de Schools Out résume parfaitement cette philosophie. Alice Cooper n’a jamais vraiment séparé le rock de son goût pour le spectacle, et la chanson reste l’un de ses manifestes les plus efficaces. Associée à Another Brick in the Wall, elle transforme l’Adidas Arena en immense cour de récréation, toutes générations confondues.



Quelques minutes plus tard, The Train Kept A-Rollin, Hi Ho Silver Lining et Anarchy in the U.K. achèvent de faire exploser les frontières entre les époques et les continents. Il serait facile de reprocher aux Hollywood Vampires de vivre dans le rétroviseur. Mais ce serait manquer leur propos.

Leur obsession n’est pas le passé pour le passé. Elle consiste à rappeler d’où vient cette musique, qui l’a façonnée et pourquoi elle continue à nous parler. Dans une époque où les carrières sont parfois réduites à quelques secondes de visibilité, le groupe défend une idée presque anachronique : certaines chansons méritent d’être transmises, rejouées et découvertes encore et encore.

Leur véritable héritage se trouve donc moins dans les compositions originales que dans cette capacité à maintenir une mémoire collective en mouvement. Alice Cooper et Joe Perry appartiennent eux-mêmes à cette histoire.
Johnny Depp, de son côté, contribue à la faire passer d’une génération à l’autre. Ensemble, ils forment un curieux pont entre les décennies, entre le Sunset Strip des années 1970, le hard rock des années 1980 et le public contemporain venu célébrer tout cela à Paris.

Les Hollywood Vampires ne prétendent pas réinventer le rock. Ils en sont plutôt les archivistes les plus bruyants, et probablement les moins disciplinés. Leur musée n’a ni vitrine ni silence obligatoire. Les œuvres sont branchées sur des amplis, les portraits deviennent des riffs et les disparus continuent de circuler d’une génération à l’autre.

Le 26 août, à Paris, les fantômes étaient donc nombreux : Hendrix, Morrison, Lennon, Moon, Bowie, Beck, Thunders et tous les autres dont les chansons ont survécu à leurs auteurs. Mais pendant une soirée, ils n’étaient pas vraiment morts.

Ils étaient dans les amplis, dans les refrains et dans les mains de ceux qui les jouent encore. Les Hollywood Vampires ne leur ont pas offert une minute de silence. Ils leur ont offert quelque chose de beaucoup plus approprié : un véritable concert de rock.


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