MOTOCULTOR 2026, jour 1 : un jeudi au soleil
Live report, jeudi 13 août 2026, site de Kerampuilh, Carhaix-Plouguer (29)

Dix-septième édition du Motocultor, quatrième à Carhaix sur cette portion de Kerampuilh que le festival partage désormais avec les Vieilles Charrues, et il faut bien reconnaître que le déménagement de Saint-Nolff appartient définitivement au passé.
Quatre jours, quatre scènes, cent dix groupes, des journées qui démarrent au déjeuner et se terminent à une heure trente du matin. Le jeudi reste la journée d’échauffement, vingt groupes contre trente les trois jours suivants, celle où l’on plante la tente avant de comprendre qu’on ne dormira pas beaucoup.
Sauf que cette année, l’échauffement était littéral. La Bretagne venait de vivre le 12 août la journée la plus chaude de son histoire récente, et le jeudi n’a rien lâché : trente-cinq à trente-neuf degrés annoncés sur l’intérieur des terres, soleil plein cadre dès le matin, pas un souffle.
Le sol de Kerampuilh, lui, a rendu son verdict en moins de deux heures : de la poussière. Une poussière fine, ocre, qui monte au premier circle pit et ne redescend plus jusqu’à la nuit. On a vu des festivaliers arriver en short et repartir couleur terre cuite. Bienvenue au Motoc’.
Ceux qui avaient pris de l’avance et planté la toile dès le mercredi ont d’ailleurs eu droit à un supplément de programme que le festival n’avait pas prévu à l’affiche : l’éclipse du 12 août, vers vingt heures vingt, quelque 96 % du disque solaire avalé au-dessus du Finistère.
Partielle, certes, mais d’un cheveu, puisqu’il fallait pousser jusqu’en Islande ou dans le nord de l’Espagne pour décrocher la totalité.
Une lumière de fin du monde sur un camping en train de se remplir, on a connu pire comme cérémonie d’ouverture. Le reste de la soirée s’est ensuite partagé entre deux écoles : ceux qui ont sagement rangé les lunettes pour se préparer à la cuisson du lendemain, et ceux qui ont estimé qu’une éclipse se fêtait sur-le-champ, quitte à attaquer le jeudi avec une dette de sommeil déjà sérieuse. Chacun sa méthode d’acclimatation.
FAUXX
15h15, Bruce Dickinscène
Ouvrir le festival avec un duo d’indus, il fallait oser, et c’était une très bonne idée. Joachim Blanchet et Jean-Baptiste « Job » Tronel, ce dernier également derrière les fûts de Tagada Jones, fabriquent une musique volontairement déshumanisée : synthés dantesques, nappes acides, glitches noise et voix de droïde d’outre-tombe.
Il y a un petit côté Perturbator dans la construction des montées, mais avec des sons infiniment plus métalliques, et surtout joué à quinze heures quinze plutôt qu’à deux heures du matin, ce qui change tout de même l’expérience. « Anteroom », sorti en novembre 2025 chez M&O Music, prend une autre dimension en plein air et à plein volume.
Une bonne manière d’ouvrir le festival, en tout cas, et un rappel que la scène bretonne n’a pas besoin d’aller chercher très loin pour surprendre.
En face, sur la Dave Mustage, Unearth se chargeait de la version orthodoxe de l’ouverture : metalcore de Boston, breakdowns au cordeau. Commencer quatre jours de festival par les Américains, c’est attaquer le repas par le dessert le plus lourd de la carte.
BATTLESNAKE
16h05, Massey Ferguscène
Le costume clérical, l’encens de pacotille et l’obsession du signe des cornes. Les Australiens de Sydney tiennent leur concept comme d’autres tiennent un dogme : depuis « The Rise and Demise of the Motorsteeple », leur univers est une paroisse motorisée où le heavy metal seventies tient lieu de liturgie, et « Dawn of the Exultants and the Hunt for the Shepherd », paru en juin 2025, a encore épaissi le missel.
Sam Frank officie, ses cinq acolytes assurent le service, et le tout est autant du théâtre que de la musique. Je préviens honnêtement : ça se prend à fond ou pas du tout, il n’existe pas de position intermédiaire confortable. Sous une tente à trente-sept degrés, avec des types en habits sacerdotaux qui ne transpirent officiellement pas, le second degré passe tout seul.
Sacrifice du créneau : les gars de Cleveland de 200 Stab Wounds déroulaient au même moment sur la Supositor Stage leur death metal old school à la « Manual Manic Procedures ». Ce sera pour une prochaine fois, et on le regrette déjà.

WOLFHEART
16h50, Dave Mustage
Premier arbitrage cruel de l’édition, entre le winter metal de Wolfheart, la mélancolie glaciaire de Tuomas Saukkonen jouée sous un ciel de plomb breton, et Brieg Guerveno, l’un des très rares à faire du rock exigeant intégralement chanté en breton, et qui jouait ici à domicile, en plein Poher.
Ce fut aussi, pour beaucoup, le créneau de la file d’attente au point d’eau ou au bar.
Nous avons pour notre part fait le choix du vaisseau amiral de Tuomas Saukkonen, sans doute le Finlandais le plus prolifique de sa génération (Before the Dawn, Black Sun Aeon, Dawn of Solace, la liste s’allonge encore).
Ce qu’il appelle lui-même du winter metal : mélodique, massif, mélancolique, avec une rythmique qui avance comme une congère. Étonnamment efficace en plein mois d’août breton. Heureusement que les lances à eau arrosaient le public, car l’hiver est bien loin en ce qui concerne les températures étouffantes du jour.
SANGUISUGABOGG
17h55, Supositor Stage
Le death metal dans sa plus pure expression, avec juste ce qu’il faut de poussière en suspension pour habituer les poumons à ce qui allait suivre.
Les gars de Columbus, Ohio, pratiquent un death crasseux et volontairement décérébré, avec des titres de morceaux qu’on ne traduira pas ici, et le fait que Century Media leur ait signé un contrat reste l’une des meilleures blagues de la décennie.
En live, c’est brutal, c’est bête, et c’est parfaitement calibré pour un début de soirée.
Surtout, le show était infiniment plus vivant que ce que la caricature laisse entendre. Le public a répondu dès le premier morceau et a soulevé les premiers vrais tourbillons de poussière de la journée : vus depuis le fond, les pits ressemblaient à des tornades miniatures.
C’est aussi à ce moment-là que la chaleur caniculaire a définitivement gagné la Bretagne : dix-huit heures, pas un nuage, et une fosse qui carbure, même si on sent déjà la fatigue, alors que le festival a à peine commencé.
Pendant ce temps, sur la Massey Ferguscène, les Rouennais de Pilori déroulaient leur blackened crust en français.
Le créneau de 18h50
Certains créneaux se regardent, d’autres se mangent. Celui-ci a été consacré à un morceau à avaler et surtout à boire un coup, pour l’hydratation, évidemment, et par trente-huit degrés la justification tient parfaitement debout.
Ce qui n’empêche pas d’avoir un peu mauvaise conscience, parce que le choix proposé était joli : d’un côté Kittie, revenues en 2024 avec « Fire » treize ans après le précédent album, sans nostalgie de façade et avec un vrai disque sous le bras.
De l’autre la création spéciale Celkilt et Bagad ar Meilhoù Glaz, bombardes, cornemuses et guitares saturées sur le même plateau à Carhaix. Si ça ne fonctionne pas ici, ça ne fonctionne nulle part, et à en juger par ce qui remontait jusqu’aux buvettes, ça a très bien fonctionné.
BLOODBATH et GAEREA
19h50, Supositor Stage et Massey Ferguscène
Deux grosses cylindrées au même créneau, deux scènes, une seule solution : couper la poire en deux et courir. Le supergroupe suédois monté par la bande Katatonia et Opeth n’a plus rien à prouver, Nick Holmes tient le micro depuis 2014 et « Survival of the Sickest » est du death à l’ancienne fabriqué par des gens qui savent exactement ce qu’ils font.
Détail amusant pour la suite du week-end : Holmes rempilait le lendemain avec Paradise Lost, deux jours de boulot pour le prix d’un aller-retour.
Ici, pas de fioriture, pas de costume. Holmes est monté sur scène en tenue décontractée, et il faut bien dire qu’il n’avait pas l’air spécialement motivé.
Peut-être justement parce qu’il n’était pas recouvert d’hémoglobine, comme lors d’un précédent passage au Hellfest où le personnage occupait toute la place et où le maquillage faisait la moitié du travail. L’expérience nocturne au Motocultor 2018 était certainement meilleure, mais ainsi va la vie : chaque concert est unique.

Puis Gaerea, sous la tente, et encore un peu plus de poussière, ce qui semblait pourtant difficile. Les Portugais cagoulés sont probablement le meilleur groupe de black metal moderne à voir sur scène en ce moment, et « Coma » (2024, Season of Mist) confirme une trajectoire sans faute.
L’intensité scénique est telle qu’on oublie assez vite le costume. Avant l’avant-dernier morceau, le fameux « so Motocultor, show me a fucking circle pit », qui a immédiatement transformé la tente en chambre à poussière. Et pour la dernière, wall of death pour la forme.
On était sous une toile, il faisait une chaleur invraisemblable, et personne n’a reculé.
DENEZ PRIGENT
20h55, Bruce Dickinscène
Et puis un fest-noz planant, parce que c’est aussi ça, le Motocultor.
On venait d’enchaîner Bloodbath et la fin de Gaerea, et on se retrouvait quinze minutes plus tard devant Denez Prigent et son chant traditionnel breton, dans une ambiance quasi mystique.
Vingt heures cinquante-cinq, grande scène, festival de metal, et la gwerz. Celui qui a placé le chant breton sur la bande originale de « La Chute du faucon noir » avec « Gortoz a Ran » n’a jamais eu besoin de guitares pour être intense, et le prouve en trois minutes à un public dont la moitié découvrait sans doute le mot kan ha diskan.
Le moment le plus étrange et le plus beau du jeudi, sans discussion. Le soleil descendait enfin, la poussière retombait, et cinq mille personnes en t-shirts noirs écoutaient un homme chanter presque a cappella. Aucun autre festival ne programme comme ça.
Sur la Dave Mustage, au même moment, Godsmack déroulait son hard rock d’arena pour ceux qui préféraient les décibels. Ce n’est pas notre tasse de thé et nous l’admettons sans détour, mais l’efficacité live n’est pas discutable.

DEATH ANGEL
22h10, Supositor Stage
L’ange s’habille en débardeur, mais n’a rien perdu de sa splendeur. Formés en 1982 à San Francisco par des cousins philippino-américains encore adolescents, les voilà toujours là, Mark Osegueda qui hurle toujours aussi haut, Rob Cavestany qui écrit toujours les riffs, et de tout le peloton thrash de deuxième ligne ce sont sans conteste ceux qui ont le mieux vieilli. C’est juste beau, après tant d’années. Rien d’autre à ajouter.
Rappelons au passage qu’Osegueda foulait déjà les planches de Kerampuilh l’an dernier, le vendredi 15 août 2025, mais au micro du projet solo de Kerry King, qu’il épaule depuis « From Hell I Rise ». Deux éditions consécutives, deux casquettes différentes : l’homme a manifestement pris goût à la Bretagne, et c’est parfaitement réciproque.
Ceux qui ont fait le choix inverse ont assisté à un office plutôt qu’à un concert : Amenra sur la Massey Ferguscène, Colin H. van Eeckhout dos au public, lumières réduites au strict minimum.

KOMODRAG AND THE MOUNODOR
23h15, Bruce Dickinscène
Ils sont nés trop tard, et ils le savent.
Un orgue Hammond posé devant, deux batteries, trois guitares, et sur le papier sept musiciens : dans les faits, on en a compté une douzaine sur le plateau à un moment donné, et on a rapidement renoncé à savoir qui chantait.
Le batteur descend devant pour prendre le micro, un autre vient le seconder en attendant qu’il remonte à son poste, sauf que non, finalement il reste, et ils jouent à deux.
Le chanteur, enfin l’un des guitaristes, enfin on ne sait plus très bien qui est censé faire quoi, s’en va avec son micro dans la foule. Tout est parfaitement normal.
Rappelons que le projet est né en 2019 de la fusion de deux groupes bretons, Komodor et Moundrag, entre Douarnenez et Paimpol, et que « Green Fields of Armorica » (2023) donne une idée assez fidèle du bazar organisé.
C’est vivant, ça bouge, ça déborde de partout, et le bon vieux temps des seventies n’est vraiment pas mort. À vingt-trois heures quinze, quand le cerveau cesse poliment d’opposer une résistance, c’est exactement ce qu’il fallait.
L’énergie déborde de la scène et c’est sans doute un des meilleurs concerts que nous avons pu voir pendant ce week-end musical.
Et c’est évidemment aussi le moment que Primus a choisi, sur la scène d’en face, pour offrir un grand moment de la soirée. Voilà. On ne peut pas tout voir, et c’est précisément le principe du Motocultor, mais celle-là fait un peu mal.

MUNICIPAL WASTE et OOMPH!
00h30, Supositor Stage et Massey Ferguscène
Programmer Municipal Waste à minuit trente est une décision qu’on ne peut qualifier de raisonnable qu’avec une définition très personnelle du mot raisonnable. Bière, vitesse, morceaux de deux minutes et circle pit permanent : les gars de Richmond n’ont jamais eu qu’une seule doctrine et ils s’y tiennent.

Puis l’électro à l’allemande pour terminer la nuit sous la tente, avec des légendes. Oomph! tient boutique depuis 1989 à Wolfsburg, c’est-à-dire avant Rammstein et avant à peu près tous ceux qui ont recopié la formule, et le groupe a encaissé de sérieux bouleversements ces dernières années : Dero Goi parti, Der Schulz, par ailleurs chanteur d’Unzucht, installé au micro depuis 2023 et « Richter und Henker » dans la foulée.
Ambiance sombre, pesante, marteaux et lumières rouges, mais le tout dans la joie et la bonne humeur, ce qui est une contradiction que seule la Neue Deutsche Härte sait résoudre.
Fin de nuit martiale, à une heure trente, dans une tente qui n’avait toujours pas refroidi.
Bilan de la journée
Vingt groupes, quatre scènes, une trentaine de degrés de trop et un nuage de poussière qui n’est jamais retombé avant minuit. Le jeudi du Motocultor reste la journée la plus bretonne de l’affiche, et 2026 n’a pas dérogé : Fauxx pour ouvrir, Brieg Guerveno, Celkilt avec le bagad quimpérois, Denez Prigent en grande scène et Komodrag and the Mounodor pour la nuit. Coincer tout ça entre un supergroupe death suédois, un ange thrash en débardeur et Les Claypool, il n’y a qu’ici que ça se produit.
Reste le sentiment habituel, celui qu’on retrouve chaque année en rentrant à la tente : on n’a pas vu Unearth, pas vu 200 Stab Wounds, pas vu Kittie, pas vu Amenra, pas vu Primus. Personne ne voit tout, et c’est précisément le principe. Il reste trois jours, mais nous savons déjà qu’Emperor tombe en même temps que Paradise Lost.
Thomas Orlanth & Lionel Båålberith



















































































































