EINAR SOLBERG
Café de la Danse, Paris
19 juin 2026

Il faut parfois changer d’échelle pour comprendre pleinement un artiste. Avec Leprous, Einar Solberg a depuis longtemps l’habitude des grandes scènes, des compositions labyrinthiques et des montées de tension capables de faire basculer plusieurs milliers de personnes dans une même transe.
Au Café de la Danse, le 19 septembre, le chanteur et claviériste choisissait une autre approche.
Une salle à taille humaine, une formation resserre mais ambitieuse et surtout un répertoire qui lui permet de s’affranchir des codes de son groupe pour explorer une facette beaucoup plus personnelle de son écriture.
Une soirée où la puissance ne venait pas nécessairement du volume, mais de la capacité de la musique à créer son propre espace.
Accompagné de musiciens issus de différents horizons de la scène progressive, Solberg présentait son deuxième album solo, Vox Occulta, sorti quelques mois plus tôt.
Si 16, son premier disque, avait déjà permis de comprendre que son univers ne pouvait pas se limiter à la grammaire de Leprous, ce nouveau chapitre semble pousser cette liberté beaucoup plus loin.
Le metal progressif reste présent, évidemment, mais il partage désormais le terrain avec le piano, les arrangements orchestraux, le violon et une écriture qui emprunte autant à la musique classique qu’à l’univers cinématographique.
C’est précisément ce qui frappe dès les premières minutes. Rien ici ne cherche à reproduire le spectacle d’un groupe de metal traditionnel.
La scène reste relativement dépouillée et la musique fait le travail. Les différents instruments s’imbriquent pour créer des paysages sonores qui peuvent passer d’une grande ampleur à une intimité presque désarmante.
Solberg est au centre de cette architecture, alternant chant et claviers avec une présence scénique plus sobre que celle qu’il peut parfois adopter avec Leprous.
Il n’a pas besoin d’en faire davantage : sa voix suffit à occuper l’espace. Et cette voix reste évidemment l’un des grands atouts du spectacle.
Capable de passer d’un registre fragile à des envolées beaucoup plus puissantes, elle permet à Solberg de jouer constamment sur les contrastes.
Il ne cherche pas à démontrer ce dont il est capable à chaque instant. Au contraire, les passages les plus retenus donnent davantage de poids aux explosions qui les suivent.
Cette maîtrise des dynamiques, essentielle à l’identité de sa musique, fonctionne particulièrement bien dans l’intimité du Café de la Danse.
Le public, lui, semble immédiatement entrer dans cette logique. Les spectateurs venus retrouver le chanteur de Leprous découvrent une proposition différente, mais suffisamment familière pour ne jamais se sentir perdus.
Car même lorsque Solberg s’éloigne du metal, on retrouve son goût pour les constructions progressives, les changements d’atmosphère et cette manière très particulière de faire évoluer une composition sans forcément prévenir.
La différence est que, dans son projet solo, il dispose d’un espace plus vaste pour laisser parler ses influences.
Le nouveau répertoire occupe naturellement une place centrale dans la soirée. Vox Occulta donne son nom à un album qui paraît plus sombre et plus cinématographique que son prédécesseur, et plusieurs compositions bénéficient sur scène de cette dimension orchestrale.
Le Norwegian Radio Orchestra avait notamment participé aux enregistrements du disque, et même lorsque cette ampleur est transposée avec une formation de tournée plus réduite, elle demeure perceptible.
Les arrangements ne sont pas là pour décorer les chansons : ils participent à leur narration. C’est là que la présence du violon prend tout son sens. Au milieu des guitares, de la basse et de la batterie, son timbre apporte une autre couleur et permet de brouiller davantage les frontières entre rock progressif et musique classique.
Les guitares peuvent alors se faire lourdes sans que le morceau perde sa dimension mélodique, tandis que les claviers permettent à Solberg de construire ces nappes qui donnent parfois au concert des airs de bande originale en train de se jouer sous nos yeux.
Pour autant, le spectacle n’est jamais figé dans une recherche d’élégance. Lorsque la musique doit devenir plus lourde, elle le devient franchement.
Les guitares et la batterie rappellent que Solberg reste profondément attaché au rock et au metal, et certaines montées de puissance retrouvent cette intensité physique qui caractérise son travail avec Leprous.
La différence tient surtout à la manière dont cette énergie est utilisée. Ici, elle apparaît comme l’aboutissement d’une progression plutôt que comme un état permanent.
Cette alternance entre fragilité et puissance constitue probablement le véritable fil rouge de la soirée.
Solberg ne construit pas son concert comme une succession de démonstrations techniques. Il privilégie les contrastes, les respirations et les changements de texture.
Même les compositions les plus complexes restent accessibles parce qu’elles sont guidées par une intention émotionnelle très claire. Le public n’a pas besoin de comprendre chaque détail de l’arrangement pour en ressentir les effets.
Quelques titres issus de 16 viennent d’ailleurs rappeler le chemin parcouru. A Beautiful Life ou Splitting the Soul permettent de mesurer l’évolution du projet, tout en soulignant la continuité d’une écriture profondément personnelle.
Entre les deux albums, Solberg semble avoir gagné encore davantage de confiance dans sa capacité à sortir du cadre. Là où le premier disque pouvait encore apparaître comme une extension de son travail avec Leprous, Vox Occulta affirme désormais une identité propre.
La différence est également perceptible dans la manière dont Solberg occupe la scène. Il ne cherche jamais à effacer les musiciens qui l’entourent. Au contraire, la formation fonctionne comme un véritable ensemble.
Einar Solberg n’a pas besoin de reproduire la démesure de Leprous pour remplir une scène.
Les guitares, la basse, la batterie, le violon et les claviers se répondent constamment, sans que la performance ne se transforme en concours de virtuosité. Cette dimension collective est importante : même s’il s’agit d’un projet solo, la musique n’a rien d’un exercice solitaire.
Lorsque la soirée approche de sa conclusion, le sentiment qui domine n’est donc pas celui d’avoir assisté à une version réduite de Leprous, mais bien à un projet qui possède désormais sa propre existence.
C’est sans doute le principal enjeu de cette tournée : montrer que le nom d’Einar Solberg peut porter un univers musical différent sans avoir besoin de s’appuyer constamment sur celui de son groupe.
Au Café de la Danse, le pari fonctionne parce que le musicien ne cherche pas à opposer ses deux identités. Il les fait dialoguer.
Le prog et le metal restent présents, mais ils s’ouvrent à d’autres influences, laissant davantage de place au silence, à la mélodie et aux arrangements orchestraux. Cette liberté donne au spectacle une dimension presque cinématographique.
Après près d’une heure quarante, lorsque les dernières notes disparaissent, il reste surtout cette impression d’avoir assisté à quelque chose de profondément personnel.
Einar Solberg n’a pas besoin de reproduire la démesure de Leprous pour remplir une scène. Son projet solo repose sur une autre forme de puissance : celle d’un artiste qui accepte de ralentir, d’explorer ses zones d’ombre et de laisser ses compositions respirer.
Avec Vox Occulta, Solberg semble ainsi avoir trouvé un territoire où toutes ses influences peuvent cohabiter sans hiérarchie. Et au Café de la Danse, ce territoire prend une forme particulièrement vivante.
Une musique progressive qui ne cherche plus seulement à impressionner par sa complexité, mais à créer une émotion durable. Le genre importe finalement moins que le voyage. Et ce soir-là, Einar Solberg avait clairement choisi la destination.
Remerciements : Base Productions

