Entrevue avec Asis Nasseri et Frank Schumacher du groupe Haggard
Motocultor Fest le 16 août 2024
Thomas : Alors d’abord, je suis très heureux de voir enfin Haggard en France, c’est d’ailleurs ma première question. Vous venez très, très rarement en France, et je crois que c’est pour moi la première fois…
Asis : Nous n’avons pas joué en France depuis 30 ans. La dernière fois, c’était au Gibus en 1994, pendant la tournée avec Amorphis. On jouait dans un petit club à Paris nommé Gibus. Mais que signifie Gibus ?
Thomas : Pour moi, rien.
(NdA : Après une petite recherche, un gibus est un « chapeau haut-de-forme dont la coiffe est garnie à l’intérieur de ressorts qui permettent de l’aplatir », j’aurai appris quelque chose !)
Asis : On aurait pu l’épeler, G-I-B-U-S.
Thomas : G-I-B-U-S est un nom, je ne sais pas pourquoi. C’est une salle à Paris, avec une histoire.
Asis : Donc, dans la formation actuelle, c’est la première fois qu’on vient en France.
Thomas : Oui, pourquoi ? Pourquoi si peu ? C’est juste à côté. Je vous ai vus en Belgique à « Trolls et Légendes » il y a quelques années.
Asis : Oui, il y a quelques années.
Franck : Plusieurs années, oui.
Thomas : En 2013.
Asis : C’était un très beau festival de fantasy en Belgique.
Thomas : Oui, donc pourquoi vous ne venez pas plus en France ? C’est juste à côté.
Asis : Jusqu’à présent, tous les contacts avec les promoteurs n’ont rien donné. Cela peut sembler bête, mais j’ai essayé. Nous étions aussi en tournée avec l’album sur Michel Notre-Dame (NdA : « And Thou Shalt Trust The Seer », sorti en 1997 et centré autour de l’histoire de ce personnage), donc nous avons même des liens avec l’histoire française. Mais rien ne s’est concrétisé. Il y a eu quelques propositions sérieuses, mais tu ne peux pas organiser toi-même avec une telle formation.
Thomas : Oui, avec autant de musiciens !
Asis : Ce n’est pas comme jouer dans une auberge de jeunesse, tu as besoin d’un promoteur qui s’occupe des choses. Mais jusqu’à présent, il n’y a eu aucun intérêt réel en France. En 1997, on a tout joué, même avec Tristania, mais pas en France. J’ai demandé au promoteur pourquoi on ne jouait pas en France, mais rien ne s’est fait.
Thomas : Peut-être que ça viendra. J’ai toujours pensé que vous ne tourniez qu’en Allemagne ou pas très loin, mais ensuite, j’ai vu que vous alliez en Chine en septembre.
Asis : Oui, et en Amérique latine.
Thomas : Partout dans le monde en fait.
Asis : Oui, un peu partout.
Thomas : J’espère qu’un promoteur fera quelque chose d’intelligent. Nous sommes ici en Bretagne, ce n’est pas vraiment la France, c’est très local. C’est particulier (rires).
Asis : Oui, la Bretagne est unique.
La langue et la culture sont très belles.
Thomas : Avez-vous un peu de temps pour visiter ?
Asis : J’aurais aimé, oui. Mais on repart demain.
Thomas : La tournée continue ?
Asis : Comme d’habitude, oui. Les musiciens ont pris l’avion avec les techniciens, mais moi, je conduis le van pour transporter le matériel. On a 1500 kilomètres à parcourir pour retourner en Allemagne. Mais nous avons déjà parlé d’une exposition à Paris, organisée par Radio Béton (NdA : Corantin Charbonnier, commissaire de l’exposition Diabolus in Musica), qui a utilisé de la musique de Haggard pour son expo. J’espère qu’après ce festival, il y aura plus d’opportunités ici, car le public est là. Mais je n’ai pas poussé, car sans l’appui d’un promoteur, tu risques de jouer devant très peu de gens, et ça n’a pas d’intérêt.
Thomas : Oui, ça peut être frustrant.
Asis : Exactement, tu ne veux pas jouer devant une centaine de personnes seulement. Il faut un promoteur motivé. Je vois bien sur les plateformes comme Spotify, Apple, ou Deezer que la France est bien présente. Après l’Amérique latine, la Turquie, les États-Unis et l’Allemagne, c’est la France qui arrive assez vite dans le classement. Donc tu as raison.
Thomas : Je ne veux pas parler uniquement des tournées, mais quand vous partez en Chine avec autant de monde, comment faites-vous ?
Asis : En Chine, nous sommes actuellement 14.
Thomas : 14, c’est quand même pas mal.
Asis : Oui, c’est beaucoup. Ça ne fonctionne que si tu as un bon promoteur et si le public vient. Nous avons déjà été en Chine deux fois, et c’était un succès. Tu as besoin d’une société de promotion qui te fait venir, et ça ne peut pas se faire seul.
Thomas : D’accord. Parlons un peu de la musique. Comment faites-vous pour mélanger autant de styles différents ? Vous avez une voix death metal, mais aussi des instruments et une musique très classique. Comment avez-vous réussi à combiner tout cela ?
Asis : Cela dépend toujours du niveau où tu te situes. Tu pourrais être un groupe de quatre personnes et engager des musiciens d’orchestre. Mais chez nous, tous ceux qui jouent aiment ce qu’ils font. C’est une connexion plus profonde, sur le plan personnel aussi. Notre guitariste est un vieil ami, tout comme notre batteur. Moriz, notre batteur actuel, est un ami d’enfance. Hans, notre pianiste, est dans le groupe depuis 1995. On s’est rencontrés à Munich. 1995, 2005, 2015, il est là depuis 29 ans.
Ce n’est pas du tout comme si c’était : ‘Comment l’as-tu trouvé ?’ Il n’est pas vraiment question de ça, parce que… On s’est rencontré en 1995. Et je lui ai dit : ‘Hé, tu veux jouer avec nous ?’ Il est un pianiste professionnel. Il a des idées originales, on a joué avec lui, et il est toujours là.
Et puis, si tu continues, par exemple avec Johannes au violoncelle. Il est là depuis qu’il a 16 ans, ou quelque chose comme ça. Depuis qu’il a 16 ans, ça fait presque 20 ans qu’il est dans le Hard Rock.
Claudio, le guitariste, 20 ans.
Et puis Catalina, à la flûte. En 2008, on lui a demandé si elle voulait jouer avec nous pour une tournée. Une tournée.
Mais c’est vrai qu’ils ne jouent pas toujours, pas à 100% tout le temps.
Par exemple, pour Johannes, on a récemment rencontré Johanna par l’intermédiaire d’un autre groupe. D’ailleurs, ici, via Mac. Est-ce que je peux dire que c’est ton ex ? C’est ton ex-petite amie, elle joue du violoncelle. Beaucoup de choses sont venues par des recommandations.
C’est important.
Je crois qu’il n’y a personne chez Haggard qui ne soit pas venu par recommandation.
Janika m’a écrit…
Franck : Mais c’est la seule qui me vienne vraiment à l’esprit.
Asis : Janika, notre soprano, est aussi là depuis 10 ans maintenant. Franck est son ex-petit ami.
Il est entré dans le groupe.
Thomas : Une grande famille.
Asis : Je dirais aussi que Janika a un autre groupe, Mollust.
Et Niklas y joue de la basse. Tout est un peu comme ça…
Quand tu réfléchis à comment les gens se rencontrent normalement.
Le meilleur, c’est quand quelqu’un te dit : ‘Je connais cette personne, elle est géniale.’
Et c’est comme ça que ça fonctionne.
Parce qu’on est aussi, je dirais, toujours sur la même longueur d’onde sur le plan humain.
Ça doit être le cas.
Franck : Quand tu voyages avec 14 personnes, tu dois être capable de…
Asis : Parfois, il se peut… C’est aussi normal de ne pas s’aimer tout le temps.
Et s’il y a des problèmes, il faut les exprimer. Bien sûr. Il faut le faire.
Et si tu ne le fais pas et que tu les gardes pour toi, il y aura toujours une explosion à un moment donné. Ça ne sert à rien. Mais on en parle assez librement, non ?
Franck : Je dirais que oui.
Asis : Oui, on en parle franchement. Donc, c’est aussi un peu comme une famille.
Comme tu te représentes ta famille. C’est toujours un peu… Ça sonne toujours un peu comme… Une idée. Ces anciennes valeurs. Une idée ou quelque chose comme ça. Il faut aussi prendre un peu soin de soi, non ? Et on peut parfois se piquer les uns les autres.
Franck : Parfois, il y a des discussions.
Asis : Exactement, c’est ça. Tu ne peux pas éviter les différents. Mais l’important, c’est d’être avec des gens que tu… Simplement des gens que tu apprécies. Ce n’est pas juste une question de faire de la musique ensemble.
Thomas : C’est un peu comme un… vieux cirque. Tu vois ?
Comme une grande famille, où…
Asis : Exactement. C’est un peu comme ça. Il n’y a probablement pas vraiment d’explication.
En général, les gens sont liés entre eux. Nous avons joué au Hörnerfest, c’est là que nous avons rencontré Mac. Mac connaissait notre ancien ingénieur du son, Frank. Frank n’est plus avec nous. Mac est avec nous maintenant. C’est devenu un ami. Pas dès le premier « bonjour » ou quelque chose comme ça. Je n’aime pas quand, dès le premier « bonjour », les gens viennent déjà vers toi.
« Ah, viens, salut, bonjour. » Non, non, non, merci.
Mais quand tu apprends à connaître quelqu’un et que tu te dis, « ok, wow », même au-delà de la musique. Tu te rends compte que cette personne fonctionne bien. Alors cela repose sur un tout autre fondement.
Oui, on n’a pas besoin de se perdre soi-même, mais il faut laisser l’autre être apprécié, lui laisser de l’espace.
Et je pense que je suis aussi quelqu’un qui veut toujours savoir que des personnes très compétentes m’entourent. Pour la technique, par exemple. On accepte volontiers de recevoir des conseils. Tout va bien. On ne peut pas tout savoir.
Thomas : Et qui fait les chansons ? Qui décide « On fait ça aujourd’hui » ?
Asis: Ce serait probablement moi.
Thomas : Donc, toutes les chansons ?
Asis: Le truc, c’est que jusqu’à présent, nous avions deux morceaux pour piano sur les CDs, donc des morceaux classiques. Ils ont toujours été faits par d’autres personnes. Hans, notre pianiste, a composé les derniers sur « Tales of Ithiria ».
Et sinon, c’était toujours comme ça, bien sûr, tu as une certaine structure, tu te fais une idée de comment cela va se dérouler, c’est assez clair.
Mais jusqu’à maintenant, ça a toujours été comme ça : si quelqu’un étudie le violon, et que je dis « Joue le violon exactement comme je le veux », ce serait stupide de ma part. Il a étudié le violon, pas moi. Quand je compose et que je sais comment un violon doit sonner, c’est lui qui le joue physiquement.
Cela signifie que je vais bien sûr dire : « Ok, comment ça se passe pour le violon ? Est-ce qu’on peut encore ajuster certaines choses ici ou là, et faire des transitions ? »
Il y a toujours des discussions et des échanges, et en studio, chacun est impliqué. Cela ne pourrait pas être autrement. Je ne vais pas débarquer comme si le ciel s’était ouvert, descendre avec les partitions et les déposer en disant : « Voilà, c’est comme ça. » Ça ne marche pas comme ça.
Peut-être que Hans Zimmer ou Mozart faisaient cela à leur époque, mais je parie que même eux avaient des gens autour d’eux pour leur dire : « Qu’est-ce que tu écris là ? Change ça. »
Tu as toujours besoin de mentors, de gens pour te pousser à être meilleur.
En général, je fais les chansons et je décide des parties et de l’ensemble. Mais le résultat final, c’est bien sûr le résultat de tout le monde.
Thomas : Vous avez fait beaucoup de festivals et de concerts. Quel festival aimeriez-vous vraiment faire ? Si vous pouviez, sans tenir compte de l’argent ou de l’organisation ? Qu’aimeriez-vous faire ? Jouer en Antarctique ou au Machu Picchu ? C’est peut-être une question difficile.
Asis: La question, c’est toujours : qu’est-ce que tu peux apporter aux gens ? La question n’est pas de savoir ce que tu peux t’apporter à toi-même. Je veux dire, si on joue par exemple en Amérique latine, en Turquie ou en Allemagne, on apporte quelque chose aux gens. On s’apporte aussi quelque chose à nous-mêmes : des expériences, des souvenirs, des choses magnifiques.
Si je pouvais choisir où jouer ? C’est une question difficile.
Si je dis que je joue un concert au Machu Picchu, la question est : pour qui est-ce que je le fais ?
Pour moi. D’accord, je joue au Machu Picchu, je fais un concert, mais qu’est-ce que cela apporte aux gens ? Il n’y aurait probablement presque personne.
Si tu fais, par exemple, un concert dans une prison, là où des gens sont enfermés depuis longtemps, certains innocents, d’autres coupables de crimes graves, la question est de savoir s’ils ont le droit de s’amuser un peu ou s’ils ne devraient plus jamais avoir de plaisir.
Metallica l’a fait. Je les envie pour ça. Pas parce que c’est Metallica, ça n’a pas d’importance, mais parce que, dans les images du concert, tu vois ce que ça signifie pour les gens, même s’ils sont condamnés à mort. Ils ont cette expérience.
Si tu joues dans un hospice, peut-être pas du Metal, mais quelque chose d’autre, devant des gens qui n’ont peut-être plus longtemps à vivre et qui aimeraient vivre une dernière belle expérience, mais qui ne peuvent pas, physiquement, aller dans une salle de concert.
Il y a aussi beaucoup de jeunes dans cette situation. Ce n’est pas juste.
Je suis très émotif sur ce sujet, mais si tu peux leur apporter quelque chose, je le ferais sans réfléchir à l’argent.
Le problème, avec les malades, c’est qu’il faut faire attention à ne pas apporter de maladies, à ne pas aggraver leur situation. C’est pratiquement impossible, sauf peut-être en vidéo.
Je dirais qu’il ne s’agit pas seulement de jouer du Metal, mais c’est comme dans les maisons de retraite.
Combien de personnes âgées sont aujourd’hui seules dans des maisons de retraite ?
Je ne sais pas si c’est différent en France, mais je ne le pense pas. Faire un concert pour eux, même s’ils l’oublient le lendemain à cause de la démence, au moins dans l’instant, ils auront peut-être une belle impression, une expérience agréable.
Ce sont des choses que tu peux probablement faire, mais la question est de savoir si ça leur plaira vraiment.
Je me demande : qu’est-ce que tu peux leur apporter ?
Qu’est-ce que tu peux leur donner avec ta musique, pour qu’ils ressentent quelque chose de bien ?
Je ne veux pas que cela paraisse trop sacré ou autre chose dans ce genre.
On aime aussi faire du rock. Jouer au Machu Picchu serait certainement génial. Un concert sur une plateforme de la Tour Eiffel serait incroyable.
Un concert comme celui de Gojira aux Jeux Olympiques, je ne dirais jamais non à ça.
Mais c’est juste une réponse à ce que je trouve important : donner quelque chose à quelqu’un.
Je ne veux pas paraître trop saint ou quoi que ce soit.
Personnellement, si je pouvais choisir, si on pouvait rêver, je trouverais mieux de rêver et de penser à ça, plutôt qu’à jouer dans des endroits extravagants.
Je veux dire, ce serait vraiment cool de jouer un concert sur la Station spatiale internationale. Ce serait incroyable. Je suis passionné par l’espace.
Jouer dans l’espace, avec Elon Musk, mon ami. Non, il n’est pas mon ami. Il pourrait lancer une scène dans l’espace, un vaisseau spatial avec une scène.
Et on l’appellerait « ISS Open Air » ou quelque chose comme ça. Et chaque année, 1000 fans pourraient venir et voir leurs groupes préférés jouer.
Je pense que ce serait une expérience géniale. Je ne sais même pas si c’est possible.
Franck : Je pense que ce sont plutôt les gens qui sont importants, plus que le lieu. Je veux dire, le lieu crée l’environnement, le panorama. Mais l’essentiel dans un concert, ce sont les gens. C’est ça, pour moi, que représente la musique. Cela rassemble des personnes qui ne se connaissaient pas avant, et au lieu de se battre, ils s’enlacent.
Thomas : D’accord, une réponse très complète pour une question stupide (rires).
Bon, j’ai une dernière question que je pose à tous les groupes. Pour vous, en 2024, qu’est-ce que Haggard représente en un ou deux mots ?
Asis : Fusion des mondes. « Fusion des mondes » serait le mot que je choisirais encore aujourd’hui. C’était aussi celui que je choisissais avant. Tu as le classique, tu as le métal, et autrefois, il y avait de grandes oppositions. De nos jours, ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, si quelqu’un joue du violon dans un groupe de métal, et que l’autre a étudié le violon, c’est accepté. Je peux te dire qu’en 1995, quand on a commencé avec le classique, il y avait des gens qui jouaient avec nous pour un concert et qui disaient : « Ne le dis à personne ». À leurs camarades d’étude, ils cachaient qu’ils jouaient dans un groupe de métal. C’était comme ça. Vers 1998-1999, les choses ont commencé à se normaliser. Les gens ont compris qu’on jouait avec des musiciens classiques, qu’on faisait ça tout le temps. Et c’est devenu un truc : soit tu aimes, soit tu détestes. Il n’y avait plus de question éthique à savoir si un musicien classique pouvait jouer dans un groupe de métal. C’était comme ça en Allemagne.
Mais aujourd’hui ? Tu vois des gens à la télé, je ne sais pas, qui font des trucs avec Bon Jovi. Cool.
Le rock est accepté. Le rock et le métal sont acceptés dans le monde entier.
Une fusion des mondes. C’est ce que représente Haggard. Si tu me demandes ce que cela signifie personnellement pour moi, c’est une partie de moi. Depuis presque, je ne sais pas, 35 ans.
Que veux-tu que je te dise ? Je pense que c’est tout.
Thomas : Et toi, Franck ?
Franck : Je dirais « famille ». Pas seulement en ce qui concerne le groupe, mais aussi les fans.
On ne se voit pas tous les jours, mais quand on se retrouve, c’est ce sentiment de sécurité.
On se comprend, on est sur la même longueur d’onde. Je trouve ça très agréable.
Thomas : Je pense que c’est une belle fin.
Merci beaucoup !




