Among The Living
Interview

SOEN : l’interview!

SOEN : rencontre avec Martin Lopez et Joel Ekelöf à l’occasion de leur passage à Paris pour defendre leur dernier opus « Reliance »

Interview réalisé pour Musicwaves et avec notre photographe (Stéphan Birlouez)

Tel un métronome réglé comme une horloge suisse, les Suédois de Soen poursuivent le rythme d’une sortie d’album tous les deux ans… Si certains ne manqueront pas de faire le lien entre cette cadence infernale et une certaine routine de compositions voire un manque de prise de risque -contrairement à leurs débuts plus « expérimentaux »-, le groupe balaye le reproche d’un revers de main considérant que leur standard de composition est désormais plus élevé pour atteindre une musique plus directe et accessible…


SOEN


Avant de commencer, comment allez-vous ?

Joel Ekelöf : Il fait un peu froid ici…

Martin Lopez : Je ne dirais pas qu’il fait froid, c’est que nous sommes assis ici sans rien faire depuis ce matin…

Joel : Attends je vais augmenter la température de la pièce.

Martin : Oui, pousse-là au maximum pour que l’on puisse cuisiner les journalistes (Rires)…

Joel : Mais pour répondre à ta question, tout va bien.

Martin : Oui !

Malgré tout, vous semblez fatigués et toi, en particulier, Joel…

Joel : Non c’est juste que je vieillis (Sourire)…


« Reliance » évoque autant l’idée de confiance que de dépendance. Qu’est-ce que ce terme signifie pour vous et pourquoi avoir choisi ce titre pour l’album ?

Joel : Cet album s’intitule « Reliance » qui est un terme qui évoque le fait que tu sois dépend d’une autre personne, ce courage de ne dépendre de personne autour de toi.

La race humaine est dépendante des uns des autres.


Une dépendance positive comme vous pouvez l’être l’un de l’autre au sein de Soen ?

Martin : Exactement ! Mais nous sommes également dépendant de toi… De façon générale, la race humaine est dépendante des uns des autres. Mais certains d’entre nous prennent de mauvaises décisions qui baisent la situation des autres…

Il faut donc avoir confiance dans ces personnes dont nous sommes dépendants.

Martin : Je pense que nous pouvons faire confiance à la majorité parce que la majorité gens sont gentils et veulent le meilleur pour l’autre. Mais certains qui ont le pouvoir -des mégalomanes, des psychopathes- payent pour être écoutés, être diffusés sur la télévision, être sur Instagram parce qu’ils parlent fort… et beaucoup d’entre nous sont confus et croient ces gens.


Mais comment expliquez-vous ça, parce qu’en en parlant de soi, il semblerait qu’on soit tous conscients de cela. Dans ces conditions, pourquoi continuons-nous à faire ces mauvais choix en croyant les mauvaises personnes ?

Martin : Très souvent et encore plus récemment, on a l’impression que les choix qu’on nous donne sont de devoir choisir entre l’idiot numéro 1 ou l’idiot numéro 2. Mais comment arriver à s’en sortir ? C’est pour ça qu’il faut travailler.

Joel : Il y a également un mouvement masculiniste qui touchent pas mal de jeunes hommes et qui véhicule un message d’être fort et seul contre le monde. Créer son propre succès est une idée extrêmement populaire aujourd’hui, véhiculée par tous ces influenceurs qui parlent à de jeunes garçons. Mais nous devons tous savoir que ce qu’ils disent, c’est de merde ! Tu ne deviens pas fort comme ça. Tu ne peux pas combattre le monde avec tes seuls muscles, tu dois être dépendant des gens autour de toi : c’est très important.


Nous avons évité les zones grises ou l’entre-deux parce que c’est plus intéressant ainsi…

 



Joel, ta voix paraît plus habitée et plus nuancée que jamais. As-tu voulu explorer d’autres façons d’incarner les émotions, ou au contraire revenir à quelque chose de plus instinctif ?

Joel : Oui, il y a de ça. Nous voulions que ce soit plus noir et blanc. Nous voulions que si le son est heavy, il fallait que mon chant soit le plus heavy possible. A l’inverse, si le son est doux, si c’est mélodique, il fallait que mon chant le soit également. Nous avons évité les zones grises ou l’entre deux parce que c’est plus intéressant ainsi…

A cet égard, cet album semble explorer davantage les contrastes entre passages intimistes et passages heavy. Était-ce une direction consciente dès l’écriture ?

Martin : Oui, nous essayons toujours de trouver le bon équilibre dans notre musique et l’expression de nos sentiments. Comme tout être humain, nos émotions varient : un jour, nous estimons que nous vivons dans un monde merveilleux et le lendemain, on se dit que le monde est un sac de merde… Tout ceci se retrouve dans notre musique.
Nous sommes totalement honnêtes et sincères dans l’expression de ce que nous sommes et ressentons…

Comment fonctionne aujourd’hui votre alchimie en studio ? Y a-t-il un membre qui impulse plus les directions ou tout se construit avec les quatre membres du groupe ?

Joel : En fait, on commence avec Martin. Martin impulse la direction pour que nous ayons une idée que nous ajustons par la suite.

C’était plus difficile à nos débuts parce que nous étions tous plus égoïstes


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Il semblerait donc que vous n’ayez pas changé votre mode de fonctionnement depuis le début de Soen ?

Joel : Partiellement… C’était plus difficile à nos débuts parce que nous étions tous plus égoïstes, chacun d’entre nous voulait montrer au monde qu’il était un bon musicien. Aujourd’hui, je pense que nous sommes arrivés à un niveau où nous sommes considérés comme de bons musiciens. Et aujourd’hui, nous essayons de créer ensemble quelque chose qui soit fort…

Nous expérimentons toujours beaucoup, la différence est que le standard est juste plus élevé désormais !

A ce titre, si vous repensez à vos débuts, notamment à « Cognitive » ou « Tellurian », que reste-t-il de cet esprit plus expérimental dans le Soen d’aujourd’hui ?

Martin : Je pense que nous expérimentons toujours beaucoup, la différence est que le standard est juste plus élevé désormais ! Standard en termes de qualité dans nos albums. Aujourd’hui, nous sommes beaucoup plus directs, nous sentons que nos messages ou la musique qui les porte doivent être directs, être instantanément délivrés alors qu’auparavant, on pouvait se perdre -mais j’adore toujours ces albums- on pouvait se perdre dans des choses musicales abstraites.

Joel : Je me souviens que quand on fait « Cognitive », on s’est mis énormément de barrières, nous avions peut-être un peu peur d’expérimenter certaines choses… Alors qu’aujourd’hui, nous n’avons plus aucune limite, il n’y a plus de tabou : nous allons à fond dans chaque zone…

C’est ce que vous dites depuis le début de cette interview, à savoir que vous avez opté pour un chemin plus direct, sans zone grise…

Joel : Exactement ! C’est très expérimental dans ce sens. Si on trouve quelque chose que nous voulons essayer ou faire, nous le faisons !

Nous sommes arrivés à un point que nous n’avions pas atteint avant !

Comment expliquez-vous que depuis « Lotus », nous avons le sentiment que votre évolution paraît moins tournée vers l’expérimentation et davantage vers la maîtrise ? Est-ce un choix assumé de consolider un son désormais bien identifié plutôt que de chercher à surprendre ?

Martin : Si tu écoutes nos trois premiers albums et la façon dont Joel chante, il chante d’une manière avec différents volumes. Si tu écoutes comment il chante sur le dernier album, il chante de vingt façons différentes, selon la chanson, selon le personnage, pour faire passer le message et pour exprimer ce que la chanson veut dire.
On continue donc d’expérimenter, on expérimente plus qu’avant mais avec un but et une vision différents derrière chaque chanson : nous voulons être directs et créer un impact sur le public.
Je pense que nous sommes arrivés à un point que nous n’avions pas atteint avant !

Plus globalement et pour aller dans le sens de « direct », il semble que la musique de Soen devienne de plus en plus accessible, comment placer le curseur entre accessibilité et fidélité à votre ADN metal prog ?

Martin : J’estime que c’est mieux d’être accessible ! Ca signifie que plus de gens peuvent nous écouter…

Les gens pensent souvent que nous avons changé de style mais la vérité est que ce n’est pas le cas !



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Malheureusement accessibilité rime souvent avec mainstream qui a une mauvaise image. Steven Wilson nous disait lors d’une interview qu’il lui était plus compliqué de faire une chanson pop courte et accrocheuse qu’un long titre progressif…

Martin : Je suis 100% d’accord ! C’est beaucoup plus facile pour nous -et c’est quelque chose que les gens ne comprennent pas- de composer une chanson de 8 minutes comme sur « Tellurian » avec d’innombrables parties qu’une chanson de 4 minutes qui capte l’attention du public pendant les 4 minutes et qui va toujours passer par toutes les étapes qu’une chanson se doit de comporter.

Joel : Je ne sais pas si c’est une bonne analogie, mais regarde un professeur de math, meilleur il est, moins l’algorithme qu’il explique semble compliqué. En revanche, si le prof est mauvais, l’algorithme sera dur à résoudre.

Martin : Les gens pensent souvent que nous avons changé de style mais la vérité est que ce n’est pas le cas ! Nous n’aurions pas pu faire un tel album à l’époque : nous sommes de bien meilleurs compositeurs aujourd’hui !

Toujours dans cette direction, plusieurs morceaux ont une approche plus pop que d’habitude sur les couplets. Comment s’est opérée cette évolution dans votre composition ?

Martin : Je ne sais pas, c’est difficile de répondre mais c’est vrai que les morceaux sont plus accrocheurs…


La réponse ne semble pas évidente, cela signifie que ce n’est pas une évolution consciente…

Martin : Non, c’est toujours naturel et organique. Nous ne faisons aucun plan, nous essayons de faire les meilleures chansons possibles et nous avons de la chance d’encore avoir l’inspiration et l’intention de travailler dur pour sortir un meilleur album que le précédent.


Tu as employé le terme « organique ». Justement, le son de « Reliance » paraît plus organique, presque live. Cherchiez-vous à revenir à une approche plus humaine et directe après la densité de vos précédents albums ?

Joel : Nous sommes effectivement allés dans une direction live, brute. A l’inverse, certaines chansons sont très disciplinées. Pour en revenir à ce que je disais au début : noir et blanc pas d’entre-deux…

Il faut parfois accepter que la meilleure chose que tu puisses faire pour le groupe est de ne rien faire


Tu réponds à partie de ma prochaine question. ‘Indifferent’ se distingue par l’absence de batterie. Qu’est-ce qui vous a poussé à prendre ce risque sur un album de Soen qui se distingue d’habitude par son côté rythmique ? Ce n’est pas évident quand on sait que Soen est avant Joel pour sa voix et Martin, un des batteurs les plus iconiques de la scène metal contemporaine…

Joel : C’est une bonne question.

Martin : Je pense que nous sommes devenus adultes. J’ai écrit la chanson et quand Joel a enregistré ses voix dessus, la façon dont il chante la chanson est si « rythmique »… Je veux dire par là qu’il faut parfois accepter que la meilleure chose que tu puisses faire pour le groupe est de ne rien faire. J’ai donc décidé de supprimer les parties de batterie et tout le monde était content (Sourire)…

Joel : Un phénomène intéressant à constater est que les meilleurs groupes -notamment dans metal- ont un batteur qui fait partie intégrante de la composition… La meilleure chose qu’un batteur puisse faire sur une chanson comme celle-ci est de ne pas jouer dessus…

Martin : Comme je l’ai dit : nous sommes des adultes désormais (Rires) !


Les solos de guitare occupent une place importante sur cet album, et de plus en plus dans votre musique en général. Comment travaillez-vous leur intégration dans la structure des morceaux ?

Martin : Nous avons la chance d’avoir Cody (NdStruck : Cody Ford, guitariste). Il n’est pas seulement un guitariste solo, il ajoute beaucoup d’émotions ou d’énergie quand c’est nécessaire. C’est une bénédiction d’écrire une chanson et de pouvoir lui demander ce que tu souhaiterais qu’il apporte sur ses parties de guitares : il apporte énormément à nos chansons !

Les claviers semblent jouer un rôle plus prononcé sur certains passages. Était-ce une volonté d’enrichir votre palette sonore ?

Joel : Oui, ça nous permet d’avoir une palette plus large. Mais il n’y a pas de règles.

Martin : Une grande partie de cet album déploie de grandes atmosphères et les claviers contribuent énormément à cela.

Et Lars (NdStrucl : Lars Enok Ahlund, clavier et guitariste) a fait un super boulot en apportant une dimension supplémentaire à la chanson.

Joel : Peut-être qu’avant, on utilisait seulement du Mellotron ou du Rhodes… ce genre d’instruments analogiques… On revient aux limites dont je parlais tout à l’heure, on estimait qu’on n’avait pas le droit d’utiliser autre chose que ces instruments. Aujourd’hui, on essaie juste de faire quelque chose qui est bon pour la chanson. Mais pour cela, il faut avoir confiance aussi…

On en a un peu parlé en début d’interview, « Reliance » semble trouver un juste équilibre entre la colère, la douceur et la résilience. Est-ce que cet équilibre émotionnel traduit aussi l’état d’esprit du groupe aujourd’hui ?

Martin : Oui (Rires) !


SOEN

Avec le temps, tu constates que tu n’as pas toutes les réponses.



On sent dans « Reliance » une tension entre désillusion et espoir, entre colère et apaisement. Est-ce aussi votre manière d’exprimer la dualité du monde actuel – ou celle que vous ressentez intérieurement ?

Joel : Nous avons parlé de la dualité que tu ressens et qui vient du fait que quand tu grandis, tu es censé avoir des doutes.
Si tu n’en as pas, c’est qu’il y a un problème (Sourire) ! Quand tu as 16 ou 17 ans, tu estimes que tu as toutes les réponses et que sais tout sur tout, mais avec le temps, tu constates que tu n’as pas toutes les réponses.
Et tu retrouves cette dualité dans certaines zones de notre musique qui grandit. Je ne peux pas écouter quelqu’un qui pense avoir les réponses à tout.

Mais finalement, tu fais le portrait de toutes les personnes qui ont les clés de notre monde…

Joel : Tu as raison, et c’est très triste.


Tout le monde commet des erreurs mais ceux qui nous gouvernent ne veulent pas reconnaître leurs erreurs.

Joel : Et c’est ridicule, n’est-ce pas ? C’est normal de commettre des erreurs et les admettre…

Martin : … mais pour cela, il faut également savoir écouter les autres

Dans « Reliance », la solitude revient souvent, notamment dans ‘Discordia’ ou ‘Indifferent’. Est-ce pour vous la solitude de l’être humain face au monde moderne, ou celle de l’artiste – isolé dans l’inspiration, ou sur la route loin de tout ?

Martin : Ce sont les deux. Il y a bien sûr un point de vue introspectif parce que pour faire une bonne chanson, il faut ressentir ce que tu chantes et pour cela, il faut donc être passé en partie par les émotions que tu évoques dans la chanson.
Mais cela représente également l’état de notre Humanité et surtout les jeunes générations qui ont grandi avec Internet comme seul ami. L’effet est que cela peut retourner leur cerveau et leur façon de se lier à d’autres humains.

Joel : Je pense que c’est naturel aussi pour une personne saine de se poser la question existentielle de savoir quel est le but de tout ça ? Pourquoi suis-je ici ?… Tu sais ce genre de questions qu’on devrait se poser plus souvent.

Martin : … ou du moins qu’une personne qui réfléchit un peu devrait se poser…


Vous avez également répondu en partie à cette question. Vos textes abordent souvent la manipulation, la division et la perte d’humanité (‘Primal’, ‘Axis’, ‘Defiance’). Est-ce une critique directe de notre époque hyperconnectée et consumériste ou une métaphore plus universelle ?

Martin : C’est la voix de nos craintes. Faisant partie de cette société, ayant des enfants et voir où le monde se dirige, le futur, est très inquiétant. Il faut qu’on parle de tout cela et on a la chance que tu sois là pour relayer ce message et cette crainte.

Joel : Le plus effrayant sont ces gens qui ne sentent pas coupables : ils sont malveillants !

A cet égard, quel message ou quelle émotion aimeriez-vous que les auditeurs retiennent après avoir écouté « Reliance » ?

Martin : Nous espérons que le public va aimer la musique et qu’il soit touché par la musique. Et on espère également que ceux qui nous écoutent ne se sentent pas seuls en se posant les questions dont nous avons parlé. Il faut qu’ils se disent qu’il y a des gars en Suède qui se sentent comme moi : je ne suis donc pas fou (Sourire) !

Et pouvez-vous déjà nous donner des dates de concerts où ce public français pourra partager ces émotions avec ce groupe suédois ?

Martin : Normalement, à la fin de l’année prochaine, une tournée avec plusieurs dates françaises est prévue.

Joel : Et plein d’autres dates et des festivals, d’ailleurs, on a eu la confirmation hier de notre présence au Motocultor l’été prochain.


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