JUDAS PRIEST – NERVERMORE
Zenith de Paris, Paris 17 septembre 2026
Photos Philippe BAREILLE

Il existe des groupes que l’on va voir en concert, et puis il y a ceux dont on vient vérifier qu’ils sont toujours bien réels. Judas Priest appartient à cette seconde catégorie.
Plus de cinquante ans après sa formation, le groupe de Birmingham continue de parcourir les scènes avec cette étrange capacité à faire cohabiter plusieurs générations autour des mêmes riffs, des mêmes refrains et d’une imagerie devenue indissociable de l’histoire du heavy metal.
Ce 17 septembre, au Zénith de Paris, la tournée Faithkeepers faisait une nouvelle halte française, quelques jours seulement après Strasbourg, Lyon et Bordeaux.
Une fois encore, Judas Priest n’était pas là pour regarder dans le rétroviseur, mais pour rappeler pourquoi son héritage reste aussi difficile à contourner.
NEVERMORE
Avant cela, Nevermore avait la lourde tâche d’ouvrir la soirée. Avec Jeff Loomis et Van Williams, entourés de Jack Cattoi, Semir Özerkan et du nouveau chanteur Berzan Önen, cette incarnation du groupe est forcément observée avec une attention particulière, tant l’ombre de Warrel Dane demeure attachée à ces compositions.
En quarante-cinq minutes et huit titres, de Narcosynthesis à Enemies of Reality en passant par The Heart Collector et The River Dragon Has Come, Nevermore impose une matière autrement plus progressive, technique et sombre que celle du groupe qui lui succède.
Le retour de cette formation reste évidemment un événement en soi, mais le public du Zénith est venu ce soir pour une autre cérémonie.
JUDAS PRIEST
Et lorsque les lumières s’éteignent enfin, l’attente devient presque physique. Quelques secondes de War Pigs de Black Sabbath résonnent dans l’obscurité, hommage sonore à Ozzy Osbourne, avant que l’introduction de Faithkeepers ne fasse monter la tension.
Puis le gigantesque rideau décoré de références à l’histoire de Judas Priest tombe. Rob Halford apparaît. Richie Faulkner et Andy Sneap prennent leurs positions, Ian Hill verrouille la basse tandis que Scott Travis s’installe derrière son impressionnante batterie.
Pas besoin de mise en scène compliquée : quelques accords suffisent. You’ve Got Another Thing Comin’ démarre et le Zénith bascule immédiatement dans une autre époque.
À 75 ans, Rob Halford reste le centre magnétique du spectacle. La voix, surtout, demeure l’arme absolue. Les années ont naturellement modifié la manière dont le chanteur se déplace sur scène, mais elles n’ont pas effacé cette signature vocale capable de passer de la puissance au cri, du grave au registre stratosphérique qui a contribué à définir le heavy metal.
Son look, lui, reste fidèle à la mythologie du Priest : cuir, métal, chaînes, changements de vestes et attitude de Metal God assumée jusqu’au bout. Halford ne joue pas simplement le rôle d’une icône : il en connaît parfaitement les codes et les transforme en véritable langage scénique.

Derrière lui, le travail des guitares constitue l’autre grande colonne vertébrale du concert. Richie Faulkner et Andy Sneap ont désormais suffisamment de bouteille pour ne plus être considérés comme de simples héritiers chargés de remplacer K.K. Downing et Glenn Tipton.
Ils forment un tandem à part entière, capable de reprendre les architectures historiques du Priest tout en leur apportant sa propre dynamique.
Sur The Sentinel, Steeler ou Delivering the Goods, les deux guitaristes alternent puissance, précision et harmonies, tandis que Scott Travis maintient la machine à pleine pression. Ian Hill, toujours aussi discret, reste quant à lui le lien direct avec les premières années du groupe.
La setlist de cette tournée fait le choix d’un équilibre plutôt que celui de la surprise. Et c’est probablement la meilleure manière de comprendre ce concert.
Avec une carrière aussi vaste, chaque titre retenu implique nécessairement un morceau sacrifié.
Le Priest traverse ainsi Sad Wings of Destiny, British Steel, Point of Entry, Screaming for Vengeance, Defenders of the Faith, Turbo Lover ou encore Painkiller, tout en faisant une place à Firepower et Invincible Shield.
Desert Plains apporte une respiration bienvenue avant que Lightning Strike ne rappelle que le groupe n’a pas cessé d’écrire du heavy metal après son âge d’or.
Puis vient Turbo Lover. Les écrans multiplient les images, les silhouettes et les références à l’univers graphique du groupe, donnant au spectacle une dimension presque muséale sans jamais le transformer en reconstitution figée.
Judas Priest expose son histoire, certes, mais la fait surtout vivre à travers le volume. Panic Attack, extrait d’Invincible Shield, confirme d’ailleurs que le Priest contemporain n’a aucune intention de jouer uniquement son propre musée.
Mais lorsque retentissent Victim of Changes puis No Surrender, le rapport au temps devient de plus en plus abstrait.
Sur Victim of Changes, notamment, les guitares rappellent toute la dimension épique des débuts du groupe, tandis que Halford démontre une nouvelle fois qu’il demeure capable de donner à cette composition ancienne une intensité qui n’a rien d’archéologique.

Et puis arrive Painkiller. Le morceau reste une épreuve en soi. Scott Travis transforme la batterie en rouleau compresseur, les guitares lacèrent l’espace et Halford s’engage dans cette démonstration vocale qui, trente-six ans après la sortie de l’album, conserve son pouvoir de sidération.
Le public hurle avant même que le morceau ne soit terminé. Judas Priest quitte alors la scène, mais évidemment pas pour longtemps.
Le rappel commence avec The Hellion, cette courte déflagration instrumentale qui semble avoir été conçue pour provoquer une réaction pavlovienne avant Electric Eye. Le Zénith répond instantanément.
Puis vient l’un des moments que personne n’attend réellement puisqu’il fait partie du rituel : le grondement d’une Harley-Davidson annonce l’arrivée de Halford pour Hell Bent for Leather.
Le chanteur apparaît sur sa machine, cuir et métal sous les projecteurs, tandis que le morceau rappelle à lui seul pourquoi Judas Priest a autant compté dans la construction visuelle du heavy metal.

Living After Midnight achève la cérémonie. Les téléphones se lèvent, les voix montent, les générations se mélangent. Il n’y a plus véritablement de distinction entre le groupe et la salle : le public chante, Halford dirige, les guitares relancent et Scott Travis frappe comme si la nuit pouvait encore durer plusieurs heures.
Quelques minutes plus tard, Judas Priest quitte la scène, laissant derrière lui un Zénith qui vient de traverser plus d’un demi-siècle d’histoire du heavy metal en une heure et demie.
La tournée Faithkeepers porte finalement assez bien son nom. Car ce qui frappe ce soir n’est pas seulement la capacité de Judas Priest à reproduire ses classiques, mais celle de continuer à leur donner une raison d’exister sur scène.
Les costumes, la Harley, les écrans, les solos et les grands refrains appartiennent depuis longtemps à la légende. Mais derrière le décorum demeure l’essentiel : cinq musiciens qui connaissent parfaitement la puissance de leurs chansons et un public qui, lui, n’a jamais cessé d’y croire.
À Paris, les Metal Gods n’ont donc pas simplement célébré leur passé. Ils ont rappelé que certaines traditions du rock ne survivent que parce qu’elles continuent d’être jouées à pleine puissance.









































