Rencontre avec Mikey Demus (guitare) et Arya Goggin (batterie), membres du groupe Skindred
Le Hellfest est toujours bruyant. Mais par un après-midi chauffé à blanc par le soleil, non seulement faut-il lutter pour se faire entendre par-dessus les basses profondes et les rythmes de batterie provenant des différentes scènes à proximité, mais l’ambiance dans l’espace presse est survoltée et, l’alcool aidant, les cris des baigneurs dans la fontaine (sous le panneau « baignade interdite », bien sûr !) menacent de noyer ce qui nous reste de capacité auditive.
Mikey, Arya, je suis content de vous rencontrer. J’ai repéré Benji au début des années 1990, à Newport au Pays de Galles. Ma femme est de là-bas. C’était les débuts de DubWar. Et vous voilà avec Skindred. Pas la même musique, mais la même énergie avec Benji à la voix. C’est la deuxième fois que je vois Skindred au Hellfest. Vous étiez là il y a deux ou trois ans. Vous jouez beaucoup en France ? Vous revenez souvent ?
Oui, on joue assez souvent en France. Nous étions à Paris le mois dernier. Avec le groupe Disturbed. On revient jouer à Lyon, Toulouse, et à nouveau Paris avant la fin de l’année. En décembre. Nous cherchons toujours à revenir, justement pour construire sur la base de nos prestations ici au Hellfest. Ici, nous voyons tous ces gens qui se déchaînent dans le public et je me dis « Merde, où êtes-vous quand on joue des concerts ici en France ? »
À quel point est-ce que le public français connaît votre répertoire ? Ils étaient déchaînés ce matin quand vous avez joué. Mais est-ce qu’ils connaissent votre musique ?
Eh bien, dis-le-nous toi ! Tu étais dans la foule ce matin. Ça m’avait l’air assez fou. La réaction m’a semblé assez bonne depuis la scène.
C’est vrai qu’ils étaient déchaînés. Ils étaient à fond. Mais je ne suis pas sûr qu’ils connaissaient les paroles.
Connaître les paroles, c’est une autre histoire. Même les fans les plus fidèles ne connaissent pas forcément les paroles. Même Benji ne connaît pas les paroles ! Il les invente en chantant sur scène.
Skindred, c’est surtout une histoire de feeling. D’ambiance. Il s’agit d’impliquer tout le monde. Si tu viens au concert et que tu passes un bon moment, c’est l’essentiel. Si tu connais les paroles, tant mieux.
Mais tu peux venir au concert sans rien connaître de notre répertoire et t‘éclater quand même.
Vous êtes contents de votre dernier album Big Tings ? Vous avez réussi à sortir le son que vous vouliez, le vibe ?
Oui, ça s’est très bien passé. On a pris beaucoup de plaisir à l’enregistrement.
Le disque a été bien reçu ?
Aux États-Unis, c’est notre meilleur album en termes de ventes depuis Babylon. Les US sont vraiment montés à bord. En Angleterre, c’est notre disque qui s’est le mieux vendu. Lorsque je lis des trucs qui sont négatifs, je choisis de les ignorer. En France, les critiques ont été bonnes.
C’est impossible de plaire à tout le monde. Quoi que tu fasses, il y aura toujours quelqu’un pour critiquer.
Je trouve que quand tu sors un disque – en tout cas, c’est comme ça pour nous – les gens n’accrochent pas tout de suite. Il faut un certain temps avant d’avoir de bonnes réactions. Je pense que nous n’avons jamais fait un disque qui a été reçus immédiatement avec « Wow ! C’est extraordinaire. Quel disque superbe ! » C’est toujours 2 ou 3 ans plus tard…
Quand tu aimes le métal et le rock (…) c’est pour la vie.
Oui c’est ça, c’est après deux ou trois ans que t’en as qui te parlent de l’album comme étant ton meilleur. C’est presque toujours comme ça.
Et puis, t’as souvent des réactions du genre « Ouais, bon, mon album préféré, c’est votre premier, celui que vous avez sorti il y a 20 ans. » J’ai envie de leur dire, « Ben oui, c’était il y a 20 ans. Les choses changent. » Mais t’en as d’autres qui défendent toujours ce que tu viens de sortir, ton travail le plus récent.
En fait, quand tu écoutes de la musique, ça évoque généralement un moment précis dans le temps. Alors si tu as aimé un groupe quand t’étais ado, tu ne pourras jamais reproduire ce sentiment d’adolescent si tu as la trentaine. C’est impossible. Tu peux être enthousiaste. Mais c’est différent. Tu écoutes la musique différemment. C’est pas du tout la même expérience quand tu écoutes de la musique avec des potes en voiture à 130 km/h, et quand tu mets de la musique dans tes écouteurs au bureau.
Quand tu aimes le métal et le rock, généralement, je crois que c’est pour la vie. Mais ta vie change n’est-ce pas, comme tout le reste. Le groupe change. C’est clair qu’on ne va pas faire le même disque qu’on a fait il y a 20 ans.
Et ça ne sera pas non plus le même disque que le dernier. Ce sera différent à chaque fois.
Big Tings s’éloigne pas mal de vos précédents disques, du point de vue des paroles. Je sais que tu me dis de ne pas trop faire attention aux paroles, mais on peut pas s’empêcher de constater la différence. Auparavant, ce qui ressortait, c’était le point de vue politique, la conscience sociale, le racisme. Cette fois-ci, c’est beaucoup plus introspectif. C’est quelque chose que vous avez cherché à faire intentionnellement ?
Je pense que oui. Je sais que nous voulions tenter de faire un disque qui soit différent…
…différent mais varié. Quelque chose qui aille plus loin, qui s’inspire de l’envie de s’éclater lors d’un concert. Nous avons beaucoup à dire politiquement, mais pas forcément tout d’un coup, sur un seul album. Parfois, le commentaire social s’impose à nous, mais parfois on prend du recul. Il se peut que le prochain album soit très chargé politiquement. Mais à l’époque, je pense que nous voulions faire quelque chose qui était plutôt fun, un truc gonflé, une bombe. Certaines des chansons viennent surtout du cœur de Benji, plutôt introspectif. C’est vrai. Par moment, c’est presque de la confession. C’est toujours un mélange, chez Skindred.
Comment composez vous ? À quel point est-ce que vous, les musiciens, vous avez un apport créatif à contribuer ? C’est plutôt Benji qui écrit les textes ? Comment se fait un disque de Skindred ?
Généralement, Benji écrit l’essentiel des textes. Le plus souvent, Dan ou moi, on va avoir l’idée d’un riff pour commencer une chanson, peut-être plein d’idées. Puis on les amène aux autres.
On travaille tous ensemble.
Vous composez ensemble en tant que groupe ?
Oui, absolument. L’idée commence avec un de nous. Mais ça change toujours quand on arrive dans le studio.
Ah oui, bien sûr. Une fois qu’on arrive en studio, chacun y apporte sa touche. Rien n’est intouchable.
Parfois on envie de se battre dans la salle de répète, mais on garde tout ça pour le studio. C’est là que chacun dégaine. C’est un moment très tactique.
Il m’arrive souvent d’avoir plein d’idées, mais toujours au mauvais moment. Sous la douche, au volant, alors je les enregistre dans mon téléphone, et ensuite je retravaille après. Il ne m’arrive presque jamais d’écrire avec une guitare à la main. Sinon, je me retrouve à rejouer le même truc, toujours pareil. Je trouve ça assez libérateur de ne pas écrire avec ma guitare à la main.
J’essaye d’écrire avec un tempo en tête, un rythme. C’est pas très technique. Le côté technique, on règle ça par la suite.
Vous espérez quoi pour l’avenir du groupe ?
On aimerait grimper un peu plus haut sur l’affiche du Hellfest ! (Rires) C’est sûr. Ce serait le pied.
Jouer à 11 heures du matin… ça, c’est fait. On a donné. On a fait le spectacle du petit déjeuner, maintenant on aimerait bien faire le spectacle du soir. Ce sont des créneaux qu’on occupe bien en Angleterre ou en Allemagne, par exemple, et on aimerait bien le faire en France.
Oui, j’ai bien vu que vous étiez plus haut sur l’affiche dans les autres festivals…
Oui, on est toujours en train de grandir. Donc on continue à grimper, on est contents. On n’a pas encore atteint un plafond. Que ce soit au Royaume-Uni ou en Allemagne, comme en France, les ventes de billets pour nos concerts sont en hausse. Nous jouons dans des salles de plus en plus grandes. Pour moi c’est l’essentiel. Peut-être que c’est grâce aux concerts, mais je pense que c’est plutôt l’ensemble – les disques, qui te permettent de jouer, même les paroles. Ce que je disais avant, c’est une blague, en disant qu’on n’entend de toute façon jamais les paroles en concert. En fait les paroles, ça compte. C’est ce qui rassemble les gens. On veut rester accessible. Que les gens comprennent.
On va s’inspirer de Def Leppard dans l’avenir. On a fait une master-class Def Leppard pour composer des hymnes rock à jouer dans les grands stades. (Rires)
Voici quelques éléments que j’ai trouvés sur le Web à propos de Skindred : « Ils n’ont aucun respect pour les distinctions de genre et de style dans la musique. » « Benji n’en a rien à foutre de ce que pensent les gens. » J’aime cette façon de vous décrire. Mais j’ai également lu des articles où les commentateurs aimeraient de toute évidence vous classer plus facilement. « Reggae-rock », « fusion », « rap-rock », etc.. Que pensez-vous de ce genre d’étiquettes ?
J’ai l’impression que c’est dans la nature humaine.
Quant à moi, je trouve que des étiquettes comme « reggae rock » sont vraiment clivantes. Je n’ai pas l’impression que ça nous décrit. Ça risque d’éloigner certaines personnes. C’est une épée à double tranchant. C’est une source possible d’écoutes pour nous, mais quand tu entends le mot reggae, pour quelqu’un qui ne connaît pas vraiment ce style, ça va les refroidir. Ça ne définit vraiment pas notre groupe. Comme tu as déjà dit, on n’en a rien à foutre du style musical, on fait exactement ce qu’on veut. Mais au fond, le cœur de ce qu’on fait, c’est le rock ‘n’ roll. Nous sommes un groupe de rock.
Notre musique, elle est ce qu’elle est.
C’est difficile à dire. Personne ne cherche à classer le groupe Queen comme étant un groupe de « rock opéra jazz ». C’est juste un groupe de rock. Personne ne dirait que Led Zeppelin n’est pas un groupe de rock ; pourtant, ils ont des albums où l’instrument principal, c’est des guitares acoustiques à 12 cordes. Ça les empêche pas d’avoir une sorte de touche folk. Mais personne ne les appelle groupe de folk ou même de folk-rock.
Les métalleux sont très attachés à leur identité. Alors, comme tu dis, c’est facile pour un journaliste, peut-être un journaliste un peu paresseux, de chercher à nous coller une étiquette. C’est sûr que ça vient plus de la presse que des fans eux-mêmes. Ce sont des gens qui veulent savoir où nous classer. À l’époque du « nu-metal », nous étions un groupe de nu-metal pendant un temps. Puis quelqu’un dit que nous étions plutôt du ragga punk. Et ça nous a collé pendant un temps. Notre musique, elle est ce qu’elle est.
Un très grand merci. J’essaye de faire ce que les représentantes du label de disque m’ont dit de faire, et de m’arrêter à l’heure prévue. Mais c’est un grand plaisir de vous avoir rencontrés.
Merci à toi. Merci pour le soutien. C’est cool de te rencontrer.



