Among The Living
Interview

Entretien avec Antonin et Nicolas du groupe INGRINA

Véritable coup de cœur de cette année 2020, «SISTE LYS » est le 2ème album proposé par INGRINA. A l’heure où j’écris ces lignes (le 06 Janvier 2021), le groupe vient d’ailleurs d’annoncer un second magnifique pressage, disponible entre autre sur leur bandcamp.

Cette Interview s’est effectuée en amont, commencée avant courant Décembre, elle s’est transformée en véritable « mail raid » Chartres – Tulle (voyez ça comme un Paris Dakkar mais sans véhicules), où les échanges avec Antonin et Nicolas, ont apporté bons nombres de réponses mais aussi d’échanges supplémentaires. Il en résulte cette interview fleuve, où l’on parle de musique (évidemment) de supports physiques et de DIY.

Ingrina
Photo @Sylvestre Nonique-Desvergnes

Les classiques

Commençons par la base ! pouvez- vous présenter INGRINA au reste du monde ?

  • Anto : Ingrina c’est un orchestre musical avec une basse, deux batteries, trois guitares. Un joyeux cortège sonore. On fait ce qu’on peut pour sortir des disques et faire autant de concerts qu’on peut, là où l’on nous tolère.

Quelles sont vos influences au sein d’INGRINA? aussi bien musicales, littéraires et cinématographiques ?

  • Anto : Musicalement on écoute quelques groupes en commun, mais chacun a ses petits plaisirs. Au niveau du son, évidemment que la vague post-hardcore Breach, Cult Of, Russian Circles est très marquée chez quiconque pratique ces styles, on n’y coupe pas.
  • Nico: niveau son, ça va de l’électro ambiant à la musique traditionnelle mongole en passant par du black nihiliste. Le poste du camion de tournée en voit dans tous les sens, il doit rien comprendre à ce qu’on trafique, même spotify n’y pige rien. Pour ce qui est de la littérature, c’est bien un peu pareil, de la SF, des essais critiques, ou des romans… On a quand même eu une période quasi collective très Damasio (ndlr : Alain Damasio, écrivain de science fiction français) , du genre partagée à 4,5/6ème! En cinéma, je ne dis rien, j’y connais que dalle.

2020 a été une année bien particulière (pour rester poli), cela vous a-t-il influencé dans l’enregistrement de ce nouvel album et de son ambiance ? Et comment s’est passé l’enregistrement ?

  • Anto : On est passé par plein de stades dans cette année, la peur, la colère, la tristesse, puis la résignation. Je dirais qu’il y a un peu plus de résignation dans celui-ci, plus de fuite…
    L’enregistrement s’est fait durant l’été, j’en garde de très bons souvenirs, parmi les meilleurs de l’année 2020. On s’enregistre nous mêmes, donc on prend notre temps. On peut faire des blagues, cuisiner des pizzas, et composer sans stress. Le grand luxe.
  • Nico: c’était une période étrange, Steph (basse) a quitté le groupe plus ou moins en même temps que l’annonce de l’enfermement généralisé des gens prononcée en mars 2020. Y’avait de quoi se choper des psy-covids avec le combo “fin des temps /chamboule-groupe”. On composait un nouvel album à ce moment-là. Puis comme ça nous a mis un pète au casque, on a décidé de ré-enregistrer nos vieux morceaux et de passer l’été à décomposer, recomposer… C’était un super moment. Forcément cette période ahurissante a eu ses effets sur la musique, mais ce serait malhonnête de dire que Siste Lys est strictement pensé comme le reflet de son époque, dans la mesure où les trames de certains morceaux viennent de 2016.

Siste Lys m’a déconcerté lors de mes premières écoutes, il est plus sombre, compact de part sa durée, que son prédécesseur mais aussi très riche musicalement. Est-ce une volonté de votre part ?

  • Anto : Alors je suis assez d’accord avec toi, pourtant on nous dit souvent qu’il est plus « lumineux » qu’Etter Lys haha. On a surtout tenté de faire un ensemble plus « froid » et plus « confus ». Sur Etter Lys les moments ambiants se distinguaient des moments plus énergiques. Hors sur Siste Lys ils se confondent, s’enchevêtrent. Comme la neige qui fond, se mêlant à la boue.
  • Nico: la structure de l’album a été en partie dictée par le choix des anciens morceaux qu’on y faisait figurer, dont certains qui n’avaient pas du tout la même histoire ou texture. Et s’il y a de l’ombre, c’est dans leur agencement, dans les liens entre eux, dans les arrangements que l’on a placés tout le long du disque et qui se répondent. Car les morceaux à la base étaient peut-être plus légers. Du coup oui, il y avait une volonté d’essayer de rendre plus cohérent cet ensemble disparate à l’origine et c’est la brume puis les cris des cétacés qui ont joué ce rôle. Après, sombre ou lumineux, c’est bien relatif. Y’a tellement de groupes qui font de la musique radicalement plus décadente et ténébreuse que nous. Si Siste Lys est différent, c’est que l’on s’est un peu endormi sur les potards “cris de baleine”, “déraillement de crevettes”, “éboulis de stalactites”, “glace qui se fige” et “océan qui déborde” (rires)

J’ai l’impression que Siste Lys est une sorte de jumeau maléfique à Etter Lys, la face sombre de deux œuvres qui se rejoignent, est-ce votre impression également ?

  • Anto : Les deux disques sont liés. Jailers, qui ouvre Siste Lys, était à la base un morceau caché de fin d’Etter Lys, présent uniquement sur la version Japonaise. C’est donc la fin et le début d’Etter Lys, puisqu’on reprend des morceaux qui devaient figurer sur Etter Lys si l’on avait pas re-enregistré l’album en 2017. Tout le monde est perdu, c’est bon ?

Pour le côté jumeau maléfique, je ne saurais pas juger, mais c’est cool si ça inspire ça ! On a voulu créer une quasi opposition entre les deux, sur le son, le format, l’artwork etc.

  • Nico: oui on a cherché à éviter de reproduire ce qu’on avait déjà fait. La sensation de s’enfermer (ou de se faire enfermer) dans un mode est assez désagréable, du coup quitte à déplaire ou frustrer quelques attentes, on s’est dit qu’on allait essayer des sons, des tempos, des mix différents. Le gros point commun avec Etter Lys reste dans l’articulation du récit écrit. Ce sont des histoires miroirs, ou jumelées effectivement.

Pouvez vous me parler du clip live de « Jailers » que vous avez mis en ligne il y a tout juste un mois ?

  • Nico: comme souvent, mais ça peut changer un jour, on essaye de ne pas faire de clip en prenant le son studio, on préfère le tourner avec le son live. C’est un peu dur car il faut jouer presque bien, ne pas être trop mollasson devant les potes qui tiennent les caméras, gérer la prise de son, la lumière et l’image, etc. Donc peut-être que ça ne se voit pas trop de l’extérieur, mais c’est à chaque fois un défi total. En l’occurrence on a fait le décor avec Léonard de “L’oeil Dupe” qui a installé des jeux de diapositives projetées sur des voiles éthérés, ce qui collait à Jailers, qui évoque le retour des geôliers, du béton, de la civilisation, alors que tout était suspendu dans l’éther jusqu’alors.

Vous avez utilisé trois morceaux qui datent de 2016, était-ce un challenge de retravailler ces anciens titres ? Les aviez vous déjà fait évolué en live ?

  • Anto : C’était un plaisir de construire un petit puzzle-album, de réagencer telle ou telle partie, etc. Même si, avec le recul, je me demande parfois quelle mouche nous a piqués haha. Et on n’en jouait un seul en live (Casual), il n’avait jamais bougé depuis 2016. Un petit coup de frais ne lui aura pas fait de mal !

ingrina
Photo @Sylvestre Nonique-Desvergnes

En parlant live justement, avez-vous des projets pour 2021 (on va croiser les doigts) ?

  • Anto : On va pas te mentir, c’est très flou. Et le peu de gens qui projetaient une tournée, un concert, ont été plutôt mal vus, voire jugés fous, car potentiellement coupables de propager le virus, ou de s’avancer sur un futur impalpable. On va donc attendre patiemment les résultats des vaccinations, et les mesures sanitaires, puis croiser fort les doigts pour que cette période infâme se tasse. On ne fera pas de live Youtube par contre, c’est un peu triste ça.

Tu parles de live Youtube, c’est un projet qui devait voir le jour ? Ou c’est totalement ironique et c’est une formule que vous trouvez « contre nature » ?

Anto: Je trouve ça contre nature. Non pas que je sois contre, il y a eu des trucs très chouette comme le live d’Amen Ra. Mais perso, ce n’est pas mon truc. On passe suffisamment de temps derrière nos écrans pour avoir l’ambition de faire vivre notre musique autrement. 

Support Physique et DIY

Pour Siste Lys, vous avez sorti une version vinyle en partenariat avec Medication Time Records (que vous gérez si je ne dis pas de bêtises ???) et A tant rêver du roi. La version CD est disponible chez Tokyo Jupiter Records (qui distribue également Celeste, Nine Eleven et Seila Chiara) et enfin la version cassette chez Ideal Crash, sans oublier Vox Project pour Etter Lys. Tous ces labels ont une éthique DIY très forte, est-ce une notion indispensable aujourd’hui pour vous ? Que ce soit dans votre démarche artistique et personnelle ?

  • Anto : Non, tu ne dis pas de bêtises pour Medication Time Records. C’est notre micro label, ce qui nous permet d’être le plus libre possible. Ingrina sert un peu de « locomotive », et les ventes permettent de financer d’autres disques et même d’autres projets d’une asso liée, Medication Time.
    Pour le DIY, nous n’avons jamais connu autre chose à vrai dire, donc ça coule de source pour nous ! Les relations avec les labels sont simples, humaines et personne ne cherche à exploiter l’autre. C’est sain. Puis, hormis le label japonais, nous avons rencontré à plusieurs reprises les gens qui nous ont aidés. Ce qui est la partie la plus chouette d’ailleurs !
  • Nico: le DIY est peut-être moins une éthique, un faire valoir dont beaucoup se targuent, qu’une sorte d’évidence, un constat quotidien qui nous rappelle que pour respirer tranquille, ne pas trop être exploités par le travail, avoir un peu de liberté de mouvement dans nos vies, il n’y a guère que l’autonomie et sa mise en communs qui peuvent nous aider. On ne revendique rien, et on serait d’ailleurs sûrement en désaccord sur quoi revendiquer. Mais plutôt que d’attendre qu’un élu nous sauve de la fin du monde ou qu’un gros label nous file des chèques, on se débrouille. En cela, c’est plutôt une nécessité, je ne suis pas sûr qu’on ait vraiment eu le choix. Et en fonctionnant ainsi, avec le temps, certains d’entre nous ne sont pas loin de s’être rendus complètement incapables de participer à la société telle qu’elle est. On est tous, de manière différente, dans une tentative de désertion plus ou moins réussie.

Je suis assez curieux sur le fait que vous soyez distribué au Japon, ce n’est pas courant pour des groupes français. C’était une volonté de votre part ?

  • Anto : Oui, on a créé ce groupe pour tourner un peu loin des frontières. Et c’est un petit rêve d’aller au Japon, donc la sortie là-bas allait en ce sens. Malheureusement dans notre configuration c’est très complexe, car les salles ne sont pas forcément équipées pour deux batteries. Mais on ne perd pas espoir !

Le support physique a l’air d’être important chez Ingrina, comment le percevez-vous à l’heure du tout numérique ?

  • Anto : Perso je suis un boomer total sur la question du digital. Je déteste ça. J’accorde plus de crédits aux supports physiques. Ils permettent de raconter quelque chose, de compléter la musique par le visuel etc. J’aime bien lire les paroles etc. Spotify & compagnie, d’un point de vue personnel, c’est une dégénérescence, ou comment réduire l’art à un algorithme et un ensemble de chiffres absurde (en plus ils sont radins). Par contre, on accepte d’y figurer et de jouer le jeu, puisque comme tout le monde, on traîne notre beau lot de compromissions.

J’aimerai revenir un peu sur Medication Time Records. Vous semblez attacher une part importante à l’esthétique des sorties, que ce soit les vôtres ou celles d’autres groupes (je pense à Glassing, Ideal Forms, Spotlights…) un bon moyen de se démarquer ou une envie plus profonde ?

  • Anto : Pour être sincère il y a une part superficielle. J’aime que le disque soit beau et donne envie d’être écouté. Ce qui, je l’avoue, sonne marketing de prime abord, mais ce n’est pas le but…
    Pour Siste Lys par exemple le premier pressage vinyle colle vraiment au délire du disque avec quelques rayons de couleur noire qui présagent le début de l’éclipse et donc Etter Lys… Le fait qu’il soit « Instagramable » n’est pas voulu par contre haha. (rires)

La réédition de votre premier album l’était tout autant ! Les réseaux sociaux sont importants pour vous ? Ou il s’agit plus d’une vitrine promotionnelle ?

  • Nico: dur à dire… dans l’absolu, c’est quand même important de tisser des liens avec les gens, notamment les camarades qui tentent des choses là où ils et elles sont. Et parfois, par effets de bords et à défaut de proximité physique, les réseaux dits “sociaux” servent à compléter ensemble, à organiser des rencontres qui n’auraient peut-être pas eu lieu sans. Mais dans l’ensemble, ces réseaux sont évidemment des ramassis spectaculaires d’égos bien coiffés, pensés pour aspirer notre libido. On y passe beaucoup trop de temps, et apprendre à jouer leurs codes est une vraie corvée alors que la vie nous appelle ailleurs. On essaye de communiquer dans ces espaces-là en s’en tenant à ce que tu appelles une vitrine promotionnelle, mais c’est déjà un taf de dingue. Puis au final on s’est fait manger tout cru, puisqu’on kiffe quand il grêle du like, on s’écrit pour se dire “t’as vu y’a machin qui a partagé c’est trop cool” (rires), haha, ca craint à mort…

Comment décidez-vous de travailler avec les groupes que vous distribuez ?

  • Anto : Les coups de cœurs. Peu importe l’origine, le style, si la date de sortie est déjà passée depuis des lustres. C’est un moyen de « participer » à la musique qu’on aime. C’est un peu ça le diy, ou plus globalement la passion, comme organiser des concerts, faire des webzines/fanzines, participer à faire vivre ces musiques à l’ombre des masses.

La Question existentielle

C’est quoi au juste Ingrina ?

  • Anto : On ne peut te le dire, sous peine de démystification

La Question Hanouna

Vous êtes six dans Ingrina, à quand trois membres supplémentaires et des costumes de clown ?

  • Anto : Après le 3e album, on se reconvertira dans le spectacle jeune public pour sensibiliser les enfants à la protection de la nature, et à la magie de Converge. Les clowns seront bienvenus pour appuyer le propos. (rires)

La Question Hardisson

Le post hardcore, ce n’est pas un peu une musique de boomer ?

  • Anto : Grave, mais vu que tout le monde s’en fout on peut continuer à faire des morceaux de 28 minutes, ça c’est cool.

Le Mot de la fin

Lâchez-vous !

  • Anto: Moins de police, plus de disques.

(Je ne peux que valider !)


 

 

 

 

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