Among The Living
Interview

Frederic LECLERCQ nous parle du dernier album de SINSEANUM

Rencontre avec Frédéric LECLERCQ, guitariste et compositeur de SINSEANUM.

Interview réalisé par Gérome Krzeminska pour Music Wave

C’est un Frédéric Leclercq particulièrement ému qui nous a reçu pour évoquer ce nouvel album de Sinsaenum. Face aux tragédies successives qui ont frappé le groupe et notamment le décès tragique de son batteur Joey Jordison (ex-Slipknot), le groupe s’est relevé et nous propose un album puissant et cathartique qui ne pouvait pas être un plus bel hommage à ceux qui nous ont quittés…


Fred Leclercq


Le groupe est de retour après plus de six ans de silence, nous évoquerons les raisons ensuite mais avant toute chose, as-tu douté du retour de Sinsaenum ?

Oui et non. Il y eu une période assez douloureuse dans ma vie où je me suis laissé porter par les événements. Certes Kreator avait une activité que je ne gère pas, donc je me suis laissé porter.
Dans le cas de Sinsaenum, c’est moi qui qui gère et les pertes successives, les deuils… en font quelque chose d’assez douloureux.
Et toute la journée promo me ramène à ça, c’est pour ça qu’elle est assez délicate. Ce n’est pas évident de le revenir sur le passé mais en même temps, c’est difficile de faire la part des choses sachant que je n’ai pas forcément envie de parler de ma vie personnelle.


[Cet album] est imprégné de douleurs successives

Dans le cas présent, le contenu de cet album est plus qu’explicite, tu pourrais me répondre que tout est expliqué dans les paroles. Mais avec le recul, l’écoute de cet album te replonge dans cette période compliquée ?

Cet album a été fait sur beaucoup d’années, il a mis du temps à sortir, il est imprégné de douleurs successives. C’est forcément délicat. Aujourd’hui, je suis encore dedans. Même s’il n’est pas encore sorti, il ne m’appartient plus déjà parce que les gens commencent à l’écouter.
Je n’ai pas encore le recul nécessaire pour te dire que dans deux ans, je te répondrais que quand je l’écoute, cet album m’évoque telle émotion. Mais aujourd’hui, je n’ai pas le recul…

Tu perds un ami […] tout le reste est secondaire



La disparition de Joey Jordison a été un choc mondial, chaque métalleux a ressenti fortement ce drame, as-tu pensé que cela pouvait mettre un terme à l’aventure de ton bébé Sinsaenum ?

Non, ça s’est fait de manière naturelle, c’est-à-dire que quand il a disparu, la question de la musique ne s’est même pas posée en fait : tu perds un ami, c’est ça qui est important, tout le reste est secondaire. Mais ça s’est fait de manière naturelle

Il fallait que ce côté tribu, famille continue

Mais si on pose cette question, c’est parce qu’on perçoit Sinsaenum comme des potes qui se retrouvent, voire une famille, une tribu, et la disparition d’un membre aurait pu remettre en cause la continuité du groupe ?

Oui, mais c’est pour ça aussi qu’on a pris Andre Joyzi à la batterie, parce que justement, il faisait partie de la famille.  Ça s’est fait de manière naturelle et évidente. Comme tu le dis justement, il y a ce côté tribu, famille dans ce groupe et c’est que j’ai toujours voulu dès départ : travailler avec des gens qui étaient mes amis avant tout. Et il fallait que ce côté tribu, famille, continue.

Andre Joyzi est un choix semble couler de source, il était le technicien de Joey Jordissn et a un solide bagage technique dans l’ombre, le promouvoir c’était garder cet esprit de famille dans Sinsaenum. Mais l’idée de remplacer Joey Jordison par un nom connu et ainsi perpétuer l’idée de all star band qui collait à la peau de Sinsaenum à ses débuts t-a-t-elle traversé l’esprit ?

Forcément, tu te poses des questions mais le nom de Joyzi est arrivé très rapidement. Mais encore une fois, ça s’est fait de manière naturelle. Une fois digéré tout ce qui se passait, ça s’est fait naturellement, il n’y a pas eu de grand débat.

Andre Joyzi ne craint-il pas de se lancer totalement en pleine lumière, loin de l’ombre d’un travail technique et en bossant avec noms qui comptent dans la planète métal ?

Seul lui peut répondre à cette question…

Mais vous avez dû en discuter.

Oui, il y a une pression forcément parce que ce n’est pas évident que de passer après Joey Jordison…

… pour le grand public effectivement, mais en termes de légitimité, il n’y a pas plus légitime que lui pour succéder à Joey Jordison…

Mais les gens ne savent pas forcément comment ça fonctionne. Malgré tout, je pense que c’est forcément une pression pour lui, mais c’est un excellent batteur…


Fred Leclercq


Je me laisse porter par les événements, par la douleur

« In Devastation » a tout d’une thérapie pour toi, le titre évoque Joey Jordison mais aussi ta vie personnelle familiale. Etait-ce nécessaire pour toi de faire ce titre pour avancer et faire le deuil ?

Je ne sais pas, je suis encore en plein dedans. Oui, c’est une sorte de thérapie. Ça s’est imposé à moi comme une évidence : je me laisse un porter par les événements, par la douleur.

Mais as-tu hésité à faire cette journée promotionnelle pendant laquelle tu savais que tu allais évoquer ces moments douloureux ?

Oui… et ça se voit.


Et quel a été l’élément déclencheur parce tu sais que tu vas vivre une journée compliquée.

Parce qu’il faut le faire. Quand tu sors un album, tu dois faire de la promotion…

Ne penses-tu pas que tu aurais pu faire l’impasse d’une telle promotion sachant que le nom de Sinsaenum est désormais connu ?

Non, et ça serait un peu faire l’autruche quelque part. En parler, c’est une sorte de thérapie. Oui, c’est douloureux, mais je le savais très bien…


La pochette de l’album semble aller dans ce sens avec ce personnage semblant regarder dans une boule pour chercher un sens à la vie ou un destin et chemin à tracer, c’est l’idée du disque, une certaine recherche spirituelle ?

La pochette était en contraste avec la violence parce que ça reste du metal. J’ai eu plusieurs propositions de Travis (NdStruck : Travis Smith) et j’ai trouvé qu’il y avait un contraste avec ce genre d’introspection du protagoniste que j’appelle l’Empereur qui regarde le soleil. Il y a des éléments de culture japonaise…. Tout ça me parle.
J’avais d’autres propositions avec des choses un peu plus violentes, plus directes, un peu plus brutales. Mais cette pochette prenait le contre-pied et ça correspond un petit peu quelque part à cette pause intemporelle…

‘In Devastation’, le titre ouvre le disque d’ailleurs, c’était important de le mettre en avant de la sorte pour signer votre retour ?

Oui, mais encore une fois ça s’est fait naturellement. Il y avait d’autres possibilités mais encore une fois tout s’est fait de façon naturelle.


On y retrouve votre marque black death hargneuse et bestiale. Frapper fort est idéal pour débuter un album ?

(Sourire) Je ne sais pas si c’est l’idéal, en tout cas c’est ce qu’on propose et j’ai l’impression que pour le moment les gens s’y retrouvent. Je ne suis pas posé la question en écrivant les morceaux. Il n’y avait pas de contrainte : ça sort de façon naturelle…

Par ailleurs, la partie soli est assez mélodique juste avant le final dévastateur, c’est le côté death qui ressort là avec de la technique et de l’accroche… Etait-ce une volonté ?

Oui, ça fait partie du style. A travers l’album, on touche au côté brutal, au côté technique, au côté mélodique ; c’est un ensemble qui est -au risque de me répéter- qui s’est de façon naturelle.

Et cette idée de dualité entre les atmosphères est l’idée centrale du disque. La violence pure parle avec ‘Cede To Thunder’, ‘Spiritual Lies’, ‘Destroyer’ ou ‘Over The Red Wall’ dans lesquels on retrouve ce son black death qui décoiffe. Ce genre de titres tranchants sonne comme une rencontre entre Vader, Nile et Deicide… des groupes de ton ADN ?

Deicide ? Oui. Les autres moins. Forcément, il y a la touche Morbid Angel parce que c’est un de groupes préférés. Mais je pense qu’il a un détachement là où sur les albums précédents, c’était peut-être plus marqué comme si on voulait appartenir à cette scène, Je me suis moins posé la question sur cet album. Il y a sûrement ces touches, comme je peux reconnaître parfois des touches un peu Fear Factory, des trucs un peu différents…

On y retrouve l’idée technique de haute volée qui fait la force des groupes qu’on a cités. Balancer du gros riff technique mais avec une base mélodique c’est quelque chose d’important pour toi ?

Oui, ça fait partie de ce que j’écoute. J’écoute aussi bien du death, du jazz ou de la fusion, du Iron Maiden ou du Mötley Crüe… En fait, tout se mélange et ça sort comme ça.

Quand je compose des morceaux pour Sinsaenum, je sais dans quelle catégorie on se place


Fred Leclercq


Au chant, on a encore été impressionné par la hargne dégagée sur ces titres, un vrai festival de noirceur et de méchanceté teintée occulte. Avoir ces chants permet d’apporter aux titres une dimension noire forte, la touche black par excellence. Etait-ce important d’avoir cette touche ?

Ce ne sont pas des questions qu’on se pose. Quand je compose des morceaux pour Sinsaenum, je sais dans quelle catégorie on se place et donc, il y a forcément une hargne. On peut se permettre certaines « fantaisies », c’est pour ça qu’il y a des passages en chant clair… On élargit un petit peu le champ mais on reste quand même un groupe de black death, et c’est donc normal qu’il faille garder une certaine hargne.

Mais le disque surprend également avec ‘Shades of Black’, ‘Obsolete and Broken’ et ‘Last Goodbye’. Ces trois morceaux qui s’enchaînent ont des allures de disque dans le disque avec un habile changement dans les ambiances de titre en titre et cette impression de suivre une histoire complète, c’était l’idée ?

Oui et non, c’est-à-dire que quand tu essayes de mettre les morceaux dans un certain ordre, tu essayes de raconter une histoire. J’y attache de l’importance mais je pourrais les mettre dans n’importe quel ordre et me dire que les gens iront sur Spotify pour télécharger ça comme ils veulent.

C’est la mode de consommation de la musique actuelle…

Bien sûr ! Mais ce n’est pas comme ça que j’ai grandi. J’aime les albums qui racontent une histoire quelque part, même si elle n’existe pas, il faut qu’un morceau en amène un autre. Ça met du temps, c’est super chiant à constituer : c’est un travail d’emmener quelque part, avoir la ballade au milieu pas forcément à la fin, terminer avec un morceau violent, commencer avec un morceau rendre-dedans… Ca se travaille quand même.

Maintenant, en écoutant l’album, c’est une évidence mais ça a mis du temps.

Tu as évoqué Spotify et le fait que les gens se constituent leur propre playlist. N’est-ce pas frustrant de passer tout ce temps de travail à faire en sorte que les morceaux s’enchaînent logiquement sachant que le public va écouter un titre par hasard ?

A ce moment-là autant sortir qu’un seul morceau…


… Ce que de plus en plus de groupes font…

Oui, bien sûr mais ce n’est pas comme ça que je conçois les choses. Il faut qu’il y ait une pochette, il faut qu’il y ait un ordre dans les titres.

Il n’y avait pas de cahier des charges

‘Shades Of Black’ a tout pour cartonner, comme un futur hit du groupe, j’y retrouve l’idée méchante mais avec un côté death mélodique pas loin d’At The Gates avec la même force épique. On y revient encore mixer hargne et idée mélodique n’est-elle pas l’essence même du groupe ?

Encore une fois, ça s’est fait de manière naturelle. Ce sont des morceaux qui sont retrouvés comme ça. A la base, celui-là avait un refrain différent et je me suis rendu compte qu’il y avait un potentiel harmonique, le refrain est fédérateur… Ça s’est fait comme ça, il n’y avait pas de cahier des charges.


‘Obsolete and Broken’ a la même fibre avec un mix death mélodique et progressif mais un chant clair s’ajoute et ça change tout. Il y a de la mélancolie et un côté rock US dans ce chant voilé qui peut évoquer Alice In Chains. Et ce chant mêlé donne le sentiment d’un duel entre deux protagonistes, c’était l’idée ?

C’est ça. L’histoire, c’est une entité qui parle au Dieu -ou du moins ce qu’on appelle Dieu- qui revient et qui demande à Dieu de se prosterner devant lui. C’est toujours délicat d’expliquer un titre parce que j’ai une image en tête.


Comptes-tu en faire une vidéo ? Et si oui, va-t-elle aller dans le sens de l’image que tu avais en tête ?

Non, là où on pourrait interpréter directement le titre et suivre l’histoire, ça va être un petit peu plus vague. Je préfère faire ainsi : je ne suis pas un grand fan des paroles, je le suis plus de la musique. C’est comme ça que j’ai grandi en ne comprenant pas les paroles, en écoutant la musique et en faisant mon propre voyage.
Et dans le cas de ce morceau, c’est un voyage effectivement avec un passage calme et ensuite, ça part…

Dans ces conditions et pour revenir à la vidéo, c’est devenu un passage obligé que tu déplores car on ne te donne pas le choix dans l’interprétation ?

C’est vrai, sauf quand tu fais des clips avec des musiciens qui jouent. Ce n’est pas forcément intéressant mais c’est bien aussi de donner des pistes dans la manière dont tu interprètes le morceau. J’aime à penser que les clips qu’on fait pour cet album sont encore un peu vagues et ne donnent pas tous les éléments.

Et le final, c’est ‘Last Goodbye’, le titre a un côté sombre, quasi doom et on a encore plus de chant clair dans la lignée de ‘Obsolete and Broken’. Tout cela sonne comme un dialogue entre monde des vivants et des disparus sans qu’on sache trop ou sont le mal et le bien, c’était l’idée ?

Oui, comme son titre l’indique, ça parle du deuil et le précipice de la douleur. Sans trop rentrer dans le pathos, cela parle de ça et il y a un clip qui sortira qui reste un peu « romantique ».

J’essaye de faire les choses comme elles viennent, sinon je ne fais rien.


frederic leclercq



On évoque tous ces morceaux, cet album qui te touche… Comment perçois-tu le fait de les jouer sur scène ? Appréhendes-tu la tournée à venir ?

J’essaye de faire les choses comme elles viennent, sinon je ne fais rien. Comme je te le disais tout à l’heure, je suis obligé de me laisser porter pour certaines choses. Là, j’appréhendais de faire ces interviews : je pense que je ne m’en sors pas trop mal mais c’est douloureux par moments et je n’ai pas envie encore une fois de tomber dans le pathos…


On parlait de doom voire gothique même avec le passage final en chant grave et profond qui donne un côté effrayant au titre, comme si tu mettais en musique le passage vers autre chose après la vie ? As-tu conscience d’avoir parfaitement retranscrit ton émotion ?

Merci (Sourire). Il y a des passages qui me parlent et qui me transportent. C’est une mise en émotion. Ce n’est pas facile de retranscrire tout ça. La majorité des morceaux étaient déjà écrits avant tous ces deuils. Il fallait ensuite les mettre en place, les terminer, rajouter des choses. Il y a eu une période de doute, de vide… C’est très douloureux, c’est très difficile de faire de la promotion comme tu dis parce que c’est personnel et en même temps, ça reste de la musique qui est censée être une évasion.

J’ai grandi avec des albums qui apportaient de l’évasion mais en même temps qui faisaient réfléchir, qui étaient sombres : My Dying Bride qui véhiculait une énergie négative, triste et qui est confortable quelque part. A savoir que quand tu ne vas pas bien -jusqu’à un certain niveau- j’aime bien me lover dans cette tristesse et voir jusqu’où je peux aller tout en gardant en perspective que ça ne reste que de la musique, un voyage d’émotions…

C’est cathartique quelque part…

Exactement !

Et dans le prolongement de cette idée gothique avec son chant grave, ‘The Wretched World’ est-il le reflet de tes sentiments actuels ?

Oui (Sourire).


Finalement, tout cela donne un disque profond et personnel, loin des clichés d’écriture sataniste qu’on trouve souvent dans le style. C’est un disque totalement thérapeutique, cathartique : en as-tu conscience et l’as-tu finalisé dans ce sens ?

Encore une fois je ne pense pas trop me poser de questions. Autant dans les albums précédents, il y avait des touches avec une imagerie satanique que je trouve cool, les films d’horreur… ce n’est clairement pas le cas de cet album.

A cet égard, penses-tu que toutes ces expériences aussi douloureuses te servent pour éviter les clichés dans lesquels tu étais peut-être tombé et donc te livrer plus personnellement ?

Je suis content que tu aies pu le ressentir mais c’est un album qui du titre jusqu’aux émotions véhiculées, c’est la douleur qui en ressort. Encore une fois, ça s’est imposé à moi de manière naturelle.

On en a un peu parlé tout à l’heure, la suite c’est le live et notamment, le Tyran Fest. N’est-ce pas trop dur d’organiser une tournée dans conditions ?

Je me laisse porter par les événements. Il y a quelqu’un d’autre qui gère ça parce que je n’en ai pas les moyens… Ça reste de la musique, ça reste des morceaux mais c’est vrai que ça implique des choses qu’il faut digérer parce que c’est une partie de ce que je vis.


Tout le travail de cet album leur est dédié


Fred Leclercq


Comme on l’a évoqué, ces étapes cathartiques sont nécessaires pour pouvoir avancer finalement et vivre mieux ce deuil ?

Sûrement ! On en reparlera dans un an ou deux, et je te dirai que c’était atroce (Sourire) !
Comme cette promo qui est une expérience assez douloureuse -j’ai les yeux mouillés à chaque interview- c’est une étape nécessaire dans la mesure où de toutes façons, tout le travail de cet album leur est dédié et donc je savais très bien où je mettais les pieds. Pour le live, on verra. Je n’appréhende pas plus que ça, j’essaie de ne pas trop y penser.

On verra sur scène donc. Merci beaucoup.

C’est moi qui te remercie.


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