TEN56. Vient nous parler de son nouvel album IO, veritable tournant pour le groupe, et « libératoire » pour Aaron Matts son créateur.
Une interview réalisée conjointement par JérômeK et ThibautK (Musicwave)
Photos Stéphan Birlouez

On vous a tous rencontrés dans d’autres différents projets mais jamais concernant Ten56. A cet égard, quelle est la question qu’on vous a trop souvent posée et à laquelle vous auriez marre de répondre ?
Aaron Matts : D’où vient le nom du groupe ?
Et on ne vous la posera pas (NdStruck : Le nom du groupe fait référence au code « 10-56 » de la police américaine pour signaler un suicide ou une suffocation, ce titre a fait l’objet d’un morceau du groupe Villains qui a fortement inspiré Aaron Matts). Votre actualité est la sortie de votre second album « IO ». Quelle est la signification de ce titre : « Input / Output », « 1/0 », ou « allumé/éteint » ?
Luka Rozaka : C’est un peu comme vous voulez et c’est ce qui est cool.
Aaron : À la base, on parlait entre nous et on s’est dit que c’était peut-être un peu trop tôt et prétentieux de faire un titre éponyme. On a malgré tout commencé à jouer avec le mot « Ten », on a commencé à jouer avec des chiffres et Luka -de son côté- jouait sur Photoshop et il a fini par mettre le 1 et 0 ainsi qui donnait l’impression d’une sorte d’interrupteur. C’est parti ainsi. Les gens vont dire « IO » mais à la base c’est « 10 ».
Luka : L’idée de base était effectivement « 10 » et en essayant de faire des visuels autour : on arrive à quelque chose qui ressemble à « On / Off » et on a trouvé ça cool parce que tu peux l’interpréter comme tu veux…
A l’inverse du premier album où on avait presque tout révélé, cette fois-ci, on avait envie d’en garder un petit peu
A propos d’album, après la sortie de l’album « Downer » qui était la réunion de deux EPs, vous avez ensuite privilégié la sortie de singles et nous nous n’attendions plus d’album de votre part. Pourquoi ce retour à la sortie d’album ?
Quentin Godet : C’est toujours un peu le cas. On est toujours sur ce type de format dans sens où le premier single de cet album est sorti il y a un an ou un an et demi. Donc on est toujours dans cette démarche…
Arnaud Verrier : On a remarqué que c’était même assez nécessaire vis-à-vis des gens qui nous écoutent c’est-à-dire qu’ils ne voient jamais un single en tant que tel, il faut que ça s’aligne à une sortie et à un plus gros volume de musique. Et nous, à l’inverse du premier album où on avait presque tout révélé, cette fois-ci, on avait envie d’en garder un petit peu de façon à pouvoir offrir un album aux gens, où ils avaient beaucoup de nouveautés à découvrir.
Tu évoquais une démarche vis-à-vis du public, n’était-ce pas également une demande de votre label ?
Arnaud : Non, de souvenir, je crois que le label voulait plutôt qu’on sorte tous les morceaux de l’album en single.
Aaron : Non, c’est vraiment une demande du public. Beaucoup de gens nous demandent des albums alors que nous pensions qu’en faisant que des EPs, ça nous permet de rester dans l’actualité en permanence et évoluer petit à petit et ne pas avoir de trop gros changements dans les thèmes avec deux ans d’écart entre chaque album. Nous nous disions qu’on pouvait changer un peu de style par EP.
La volonté était de ne pas de faire une redite du premier album
Et ce deuxième album pousse le curseur de la puissance encore plus loin. Est-ce que c’était votre intention de frapper un grand coup ?
Luka : Le but de ce deuxième album est qu’il ne soit pas exactement le même que le premier mais qui soit quand même du Ten56. en essayant d’explorer les trucs qu’on avait déjà commencé à explorer sur le premier et en essayant peut-être de les pousser un petit peu plus loin. Je ne sais pas c’est réussi ou non mais la volonté était de ne pas de faire une redite du premier album et d’essayer de marquer un coup en proposant quelque chose de différent.
A notre sens, votre album est massif et puissant. Est-ce qu’avec ce dernier, vous tentez de participer à la “loudness war” ?
Aaron : Non, ça ne nous intéresse pas !
Luka : Pourquoi ? On est très bien placé dans cette guerre ?

Par rapport à vos amis d’Ashen avec qui vous avez collaboré sur leur titre ‘Sacrifice’ extrait de leur premier album, Ten56. est un cran au-dessus en termes de puissance…
Luka : Ce n’est pas la même volonté.
Arnaud : Ce n’est pas le même style et c’est une volonté différente…
Mais c’est toute la difficulté : comment classer désormais des groupes comme les vôtres qui sont des groupes dits de « metal moderne » voire parfois de « progressif moderne » alors que vous œuvrez dans du metalcore/ deathcore finalement….
Arnaud : Honnêtement, nous ne nous sommes jamais qualifiés de « prog moderne ». Nous n’avons jamais trop voulu nous qualifier, mais les gens nous mettaient plus dans la case deathcore…
Aaron : … Voire néo metal…
Arnaud : On a certains codes de l’un et de l’autre mais bon, de toutes façons, la classification dans un genre appartient toujours plus au public qu’à l’artiste. Personnellement, nous voulons juste faire la musique qu’on a envie de faire et le style auquel s’est censé correspondre, il y aura toujours des rats de bibliothèque pour le dire…
Le premier album était quasiment une playlist de morceaux qu’on écrivait pour se construire une identité
A cet égard le rat de bibliothèques qui aime décortiquer la musique se demandait si cet album avec tous ces interludes était un album concept ?
Aaron : Non !
Luka : En tout cas, on a voulu qu’il soit plus construit comme un album. C’est-à-dire qu’en grossissant le trait, le premier album était quasiment une playlist de morceaux qu’on écrivait pour se construire une identité, là où dès le départ, il y a eu la volonté pour cet album de faire un disque qui soit pensé comme un album de A à Z.
Malgré tout, ce n’est pas réellement un concept, mais c’est vrai qu’on dès le départ, on a voulu intégrer des morceaux interludes comme dans les albums qui nous ont influencés plus jeune : ça se faisait beaucoup.
Steeves Hostin : Je pense que pour les geeks du prog comme je peux l’être, trouver un concept dans un album qui se tient bien, se fait dans la tête. Personnellement, quand j’écoute cet album de A à Z, je sens qu’il y a quand même un fil conducteur.
Même si l’écoute un album du début à la fin est désuète, cela te permet de te créer parfois ta propre histoire quand l’album est bien agencé dans sa set-list même si ce n’est pas un album concept…
Steeves : C’est ça !
Luka : Je trouve que la pochette de l’album, quelque part, c’est un petit peu ce fil rouge.
Aaron, tu décris le disque comme “un voyage qui commence par le fait d’avoir été abusé par certaines personnes, en passant par des sentiments de vengeance et des questions de doute, avant de se terminer par une réflexion sur soi et une révélation”. On en revient une nouvelle à ce sentiment à cette idée de concept avec l’atmosphère qui se dégage de cet album. Mais pourquoi était-il nécessaire de parler de ces traumatismes ? Est-ce que cet album est une psychothérapie, comme un album cathartique ?
Aaron : Oui ! Complétement !
La santé mentale et le mal-être sont un fil conducteur dans ma vie
Et ces traumatismes évoqués relèvent du vécu ?
Aaron : J’ai un peu plus exploré. Par exemple, le morceau de ‘Banshee’ n’est pas forcément du vécu. Les paroles sont venues après la musique, ce qui n’est pas toujours le cas.
Mais on parlait du fil conducteur tout à l’heure, la santé mentale et le mal-être sont un fil conducteur dans ma vie ou tout du moins dans ce que j’ai pu vivre par le passé…
… « par le passé », cela signifie que peut-être grâce à la musique et son aspect cathartique, est-ce que tu es mieux aujourd’hui ?
Aaron : Oui, oui ! Parfois, j’étais assez surpris de ce qui sortait quand j’écrivais. Je me rendais compte en fait à quel point j’allais mal, et finalement j’ai fini par me faire soigner et heureusement, ça va mieux aujourd’hui ! Mais oui, ça aide beaucoup et c’est très connu que d’écrire, c’est magnifique.
Je voulais avoir une sorte de personnalité publique mais maintenant, je m’en fous !
A l’inverse, ne crains-tu pas de trop te dévoiler en te mettant ainsi à nu ?
Aaron : Quand j’étais plus jeune, j’avais peur de ça. Je voulais avoir une sorte de personnalité publique mais maintenant, je m’en fous !
Aaron tu définis ce disque comme sadique. Est-ce que vous aimez être sadique et faire mal aux oreilles de l’auditeur ?
Luka : Ça arrive (Rires) ! En termes de son, ça a pu arriver de vraiment chercher le désagréable. Sur certains morceaux, je pense notamment à ‘Good Morning’, il y a une volonté de retranscrire des émotions, des sensations qui ne sont pas forcément agréables et donc oui, être un peu sadique avec les oreilles des gens, pourquoi pas…
Tu évoquais ‘Good Morning’ qui est un pied de nez aux conventions, alors qu’on s’attend à quelque chose de doux, ce n’est finalement pas le cas…
Luka : C’est pour ça qu’on a choisi ce titre. Le morceau avait été complètement écrit et on cherchait le titre et Aaron a eu cette idée.
Cet album est sombre, mais semble déboucher sur une forme d’acceptation. Est-ce que c’est ça être humain : accepter plutôt que de se venger ?
Luka : En tout cas, c’est aussi ce que je ressens en écoutant l’album de A à Z. On parlait de fil conducteur tout à l’heure, je ne pense pas que c’était voulu, mais tel que les titres ont été agencés dans l’album, je trouve que c’est un peu ça qui en ressort. A savoir qu’il a un trop-plein de mal-être au début mais qui finit par être une sorte d’acceptation.
Si ça devait être un concept album, ce serait un concept album sur la torture mentale, la santé mentale…

On en revient encore et toujours à cette notion de concept qui se ressent avec notamment l’agencement des titres…
Luka : … Mais c’était totalement involontaire.
Steeves : Si on doit parler de concept, souvent l’écriture d’un concept album se fait en racontant une histoire assez concrète. Dans le cas présent, comme l’a dit Aaron tout à l’heure, si ça devat être un concept album, ce serait un concept album sur la torture mentale, la santé mentale… chaque morceau racontant une pièce de ça.
Arnaud : Cet album pourrait être une espèce de version revisitée de la courbe du deuil c’est à dire que tu passes au travers de phases qui sont plus le rejet du tort sur l’autre, le déni, la tristesse, l’acceptation, la prise de propres de ses propres responsabilités… Il se passe un peu tout ça, qui est agencé dans un ordre où je pense que les gens peuvent un peu les relier à la façon dont ils pourraient articuler certaines phases de leur vie.
L’album n’est pas encore sorti mais je parie que vous allez avoir des retours du public qui va se retrouver dans cet album qui sera également cathartique pour lui…
Steeves : J’imagine que chacun dans le groupe, on a tous un sentiment différent quand on écoute l’album de A à Z mais j’ai l’impression malgré tout qu’on s’y retrouve tout le temps. Cet album me parle de A à Z d’une certaine manière -je n’ai pas vécu les mêmes choses qu’Aaron- mais il me parle d’une certaine manière et je pense en effet qu’il y a forcément un thème sensible à la santé mentale…
Pour en revenir à la pochette et son interprétation. Pourrait-on dire qu’il évoque le silence de l’entourage lorsque l’interrupteur est éteint et que tout le monde se tait ?
Aaron : Peut-être ‘Pig’ ?
Luka : En gros, il n’y a pas de sens voulu de base à cet interrupteur. C’est pour ça aussi qu’on a trouvé ça cool de s’en servir parce qu’il y a plein d’interprétations possibles qui se valent compte tenu du contenu des textes de l’album. Il y a vraiment plein d’interprétations qui sont toutes vraies en revanche, aucune n’a été pensée au départ c’est-à-dire qu’il n’y a pas d’explication précise à cet interrupteur que tu peux juste interpréter comme tu veux.
Pour aller dans le sens de ce que tu dis. Cet interrupteur n’est ni éteint, ni allumé. Est-ce que cela veut dire que l’auditeur doit faire son choix : éteindre ou allumer, rester passif ou agir, accepter ou refuser la violence, valider votre musique ou la détester ?
Quentin : C’est très bien formulé.
Steeves : Personnellement, ça me ferait plaisir que ce soit perçu ainsi.
Luka : Cette pochette, je la vois comme ça. J’aime bien ce concept de : il y a des jours sans, il y a des jours avec, il y a des jours où tout est blanc, d’autres où tout est noir…
Quentin : C’est un peu comme ça que je vois cet album : il n’y a pas d’entre deux…

Enfin, l’album se conclut de manière abrupte, sans que l’on s’y attende, comme si l’on avait baissé l’interrupteur sur « 0 », pour stopper la violence. Pourquoi un tel choix ?
Aaron : Je pense que ça marque une fin d’une période de ma vie.
Arnaud : J’ai toujours vu ‘IO’ comme une espèce de mic drop mais pas un mic drop orgueilleux mais plutôt pour signifier qu’on avait donné tout ce qu’on avait à donner, qu’on a dit tout ce qu’on avait à dire et on se voit une prochaine fois.
Luka : En fait, c’est comme si ‘Banshee’ était une sorte de fin d’album et ‘I/O’ l’épilogue. Je le vois un peu détaché de l’album à savoir que toute la colère qui a atteint son maximum sur ‘Banshee’ et comme si tu venais un peu résumer tout ça et faire le bilan sur tout ce qui s’est passé et ce que tu as appris avec ‘I/O’.
Nos cinq vies ont changé du tout au tout !
A ce titre, est-ce que cet album a été un exutoire et que le « O » (éteindre un interrupteur) de « I/O » est la sensation d’apaisement que vous avez ressenti à la fin de son enregistrement ?
Luka : Le côté exutoire n’a pas été présent pour tous les titres en ce qui me concerne mais ça l’a été pour certains. Pour Aaron, chaque titre est un exutoire à 100 % dans la musique et sa manière d’écrire.
Et le soulagement, oui ! C’est sûr que quand tu finis un album, tu es soulagé parce c’est quand extrêmement stressant.
Arnaud : Quand on repense -que ce soit pour « Downer » ou « I/O »- tout ce qui s’est passé pour la création de l’album encapsule tout ce qu’il a aussi autour du processus artistique, c’est-à-dire que nos vies continuent de se passer et on a tous vécu des choses différentes au travers de « Downer » notamment qui a été un bon gros ride pour nous tous, je crois (Sourire).
Luka : Nos cinq vies ont changé du tout au tout !
Arnaud : Je le ressens également comme ça. Mais pour « I/O », j’ai un peu l’impression que c’est un peu plus gros que ce qui se passe sur l’album notamment pour Aaron c’est-à-dire qu’il remet le couvercle sur une phase de sa vie. Nous avons vu Aaron énormément progresser, faire un travail de dingue avec un courage de dingue. C’est la raison pour laquelle ce morceau qui vient clôturer l’album a un poids émotionnel parce qu’on voit notre frère se redresser au-dessus de toute une phase de sa vie dont on a l’impression qu’il a réussi à dompter les éléments les plus dommageables à sa vie et c’est super.

Et concrètement, quelles sont vos attentes pour ce nouvel album sachant que vous indiquiez que « Downer » avait été un tournant dans vos vies professionnelles et privées ?
Steeves : Personnellement, j’attends que les gens l’écoutent et l’aiment. J’aimerais juste que les gens l’écoutent de A à Z et justement puissent se raconter une histoire à travers cet album.
Les meilleurs albums sont le plus souvent construits autour du mal-être, ce qui est le cas dans cet album. Comme Aaron semble mieux que jamais, ne craignez-vous pas que le prochain album soit moins fort ?
Luka : On va trouver d’autres trucs qui vont mal (Rires)…
Steeves : … ou on devient nuls (Rires) !
Arnaud : Sur les prochains albums, on va à faire du name dropping et donner des titres de morceaux de gens qu’on n’aime pas (Rires) !
Nous avons accidentellement pris le pli d’un groupe qui tourne beaucoup parce que ce n’était pas le projet initial qui était un side project pour le plaisir…
L’album n’est pas encore sorti mais énormément de dates sont déjà annoncées et notamment une tournée aux Etats-Unis….
Aaron : Juste avant, nous allons faire notre première tournée en tête d’affiche en Europe…
Arnaud : … Notamment en Angleterre… Et ensuite, on part aux Etats-Unis : on a deux jours entre la fin de la tournée européenne et le début de notre tournée américaine -qui va durer un mois et demi- et on a déjà des tournées et des festivals confirmés pour l’année prochaine qu’on annoncera en temps voulu. Et ça risque de continuer parce que nous avons accidentellement pris le pli d’un groupe qui tourne beaucoup parce que ce n’était pas le projet initial qui était un side project pour le plaisir…
Mais ce projet pour le plaisir ne vous a-t-il pas dépassé ?
Arnaud : Ça a chamboulé nos vies pour le meilleur et pour le pire à certains égards.
Et au travers de cet album, je pense que ça nous a permis un petit peu de faire le tri à savoir qu’on a poussé tous les curseurs à fond et je pense que « I/O » va se symboliser une nouvelle ère même pour nous, à savoir qu’en interne, dans le groupe, on a une vie beaucoup plus saine, les relations plus saines : on a beaucoup muri psychologiquement et on a un peu plus conscience de ce qui est important pour notre bien-être et on va réussir à maintenir ça.
C’est un bon mot de la fin. Merci.
Ten56. : Merci à toi…



























