Among The Living
Interview

Entretien avec Carl, chanteur du groupe KOMINTERN SECT

Fondé il y a 40 ans Komintern Sect est l’un des pionniers du punk-oi en France et peut se targuer d’être l’équivalent pour la scène française de groupes majeurs comme The Business, Cock Sparrer, Angelic Upstarts ou Sham 69. Malgré une histoire parfois chaotique, les albums de Komintern Sect sont toujours considérés comme des références dans le style et même aux delà des frontières hexagonales. Avec ce nouvel album, Carl le chanteur, est revenu sur l’histoire du groupe…


komintern sect


Est-ce que tu peux présenter, nous présenter le groupe et raconter son histoire ?

On est un groupe catalogué oi ou punk-oi, même si à nos débuts on se qualifiait de « skunk » un mélange des deux styles, d’autant que dès le départ il y avait deux skins et deux punks dans le groupe. Aujourd’hui je définirais notre style comme street-punk. Ça correspond mieux à l’idée d’une musique qui vient de la rue.

On a commencé en 81 à Orléans, on avait 16-17 ans on écoutait du punk. On se croisait dans les bars, dans les rues de la ville, personne ne savait jouer. On a commencé avec Punky à la guitare, Jano à la basse et Thomas à la batterie. Très vite on a voulu sortir un disque et comme personne ne voulait de nous, on a créé un label associatif avec un membre de Reich Orgasm[1], ça a donné Chaos Production. On était dans les 1er labels indépendants et notre 1er disque c’était Apocalypse Chaos (compilation avec Komintern Sect, Reich Orgasm et deux groupes de Blois, No Pub et Kidnap). On a rapidement enchaîné avec deux autres compilations, Chaos en France 1&2 (compilations qui ont révélé de nombreux groupes comme Camera Silens, les Trotskids, les Collabos) puis avec les albums de Komintern, Kidnap, Trotskids, No Class, les Collabos, Al Kappot. On s’est arrêté en 1987. 

Qu’est-ce qui vous a poussé à arrêter ? Est-ce que les expériences des Chaos Festivals[2] ont joué dans cette prise de décision ?

Je ne pense pas que ce qui s’est passé lors des « Chaos festival » ait pesé sur cette décision. Enfin c’est vrai qu’à la fin quand on jouait il y avait de la baston tout le temps. Ça ne nous choquait pas au départ, c’était un peu l’air du temps : les bastons entre des mecs de villes différentes, entre les différents mouvements de la scène rock. Mais ça devenait chiant quand tu te tapais 300 bornes pour faire un concert et qu’au bout de 3 morceaux ça tournait à la baston générale comme ça a pu nous arriver à Caen.

Ce qui nous a amené à arrêter, c’est plus l’ambiance générale de la scène avec ces trucs de fachos, ça ne nous plaisait pas. L’ambiance de la scène oi en France s’est dégradée, pas mal de skins français se sont mis à singer ce qui se passait en Angleterre avec tous ces trucs d’extrême droite. On a toujours été dans la provocation, mais là ça devenait invivable, du coup ça nous semblait compliqué de continuer

Jamais on n’aurait imaginé, qu’on irait jouer dans plein de lieux différents grâce au groupe.

Thomas a joué entre autre dans Burning Heads et Lion’s Law, Vovott dans Hoax, Lion’s Law… est-ce que toi aussi tu as continué à chanter dans des groupes après la séparation de KS ?

Oui j’ai continué à faire de la musique (de la basse, du clavier) je ne chantais pas forcément. Pour moi c’était dans la même optique que Komintern Sect, faire de la musique avec des mecs de ma ville.

Pourquoi vous avez reformé le groupe ?

On a eu plusieurs fois des propositions pour ressortir les disques, faire une compilation. Moi je n’avais pas forcément conscience que Komintern Sect continuait à être écouter. Thomas qui tournait pas mal m’en parlait des fois. On savait aussi que des rééditions pirates circulaient. A un moment le label Combat Rock nous a proposé de sortir une compilation en 1997. On a dit « ok » et on a refilé la thune à une association à Orléans pour des gamins dont les parents sont en prison. On nous avait aussi proposé de refaire des concerts, mais entre le boulot, les enfants, ce n’était jamais le bon moment. Puis un jour David du label d’Euthanasie qui nous a proposé de ressortir toute la discographie du groupe de façon officielle. C’est un mec en qui on avait tout à fait confiance dont on lui a dit « oui vas-y fait le ». Quelques années plus tard, un jour Thomas m’appelle et me dit : « j’enregistre en ce moment à côté d’Orléans avec Lion’s Law, les mecs seraient contents si tu venais chanter sur un titre, 1789 ». Ça me faisait plaisir et j’y suis allé. Dans la foulée Louis de Lion’s Law nous propose une date en Suède. Moi à ce moment- là je suis au chômage, je me dis pourquoi pas. On reforme le groupe avec Thomas et Vovott mais sans Punky qui n’avait pas envie. Jano était décédé quelques mois auparavant. Pour compléter le groupe on a recruté Mama de 8°6 crew à la basse et Louis de Lion’s Law pour la seconde guitare et on s’envole pour la Suède. On a été vachement surpris de l’accueil, les mecs nous connaissaient, connaissaient nos chansons. Des mecs d’un peu partout en Europe et même aux USA avaient fait le déplacement pour nous voir. Ça fait plaisir, ça flatte l’égo. Et puis musicalement ça a super bien collé avec Louis et Mama.

Comment vous vous êtes retrouvé au Hellfest ?

C’est les organisateurs du Hellfest qui nous ont demandé si on était intéressé pour jouer. Jusqu’à présent on a eu de la chance, on n’a jamais été chercher des concerts. A chaque fois se sont les gens qui sont venus nous voir pour nous proposer des dates. C’est la même chose pour la Colombie, le Chili, le Canada…. Jamais on n’aurait imaginé quand on était gamin qu’on irait jouer comme ça dans plein de lieux différents grâce au groupe.


KOMINTERN SECT
16 juin 2017

J’ai un peu de colère de voir que notre mouvement est un peu trop « gentillet ».

Avec cet album j’ai vraiment eu la sensation de retrouver toute l’identité de KS (Chant, le son, le style des composition) ça se fait naturellement ou vous avez dû travailler pur retrouver l’alchimie de l’époque

C’est ça qui est marrant, c’est que ça s’est fait naturellement, comme si on s’était retrouvé la veille. Evidement les mecs jouent tous mieux qu’à l’époque, ils ont une super expérience.

Le morceau JFP, c’est une façon de clore définitivement le passé avec toutes les histoires et légendes urbaines qui ont pu circuler sur le groupe ou c’est pour parler de notre époque et des réseaux sociaux ?

C’est un peu les deux. JFP c’est pour dire « …raconter pas d’histoire, n’inventer pas des choses que vous n’avez pas vécues, ça sert à rien… ». C’est parti en particulier d’une histoire par rapport à la mort de Géno de l’Infanterie Sauvage[3]. A un moment on a vu surgir sur les réseaux sociaux des histoires sur sa mort, où le groupe se retrouvait responsable de sa mort, avec des trucs complètement délirants, où on accusait le groupe d’être responsable de la mort de Géno, voire de l’avoir tué !

Dans cet album on a plusieurs références explicites aux punks, aux skins et même au hardcore (Le son de la révolution). Ce sujet n’était pas présent sur les premiers albums, pourquoi ?

Le titre de la chanson effectivement c’est une référence à Warzone. On a voulu rendre hommage aux groupes qu’on a écouté gamins Sham 69, The Business, Angelic Upstarts, Warzone, tous ces groupes qui avaient des chansons qui appelaient à la rébellion. Et notre mouvement (les punks et les skins) c’est un mouvement rebelle à la base.  Et je trouve aujourd’hui que notre mouvement, notre scène ont tendance à s’aseptiser, la rébellion s’est perdue. Et mon souhait avec cette chanson c’était de se rappeler que ces groupes étaient en rébellion par rapport à la société. J’ai un peu de colère de voir que notre mouvement est un peu trop « gentillet ». Etre dans ce mouvement ça ne se résume pas à porter des docs, un bomber, se raser le crâne ou avoir un iroquois sur la tête

C’est difficile d’expliquer comment les chansons du groupe sont encore écoutées aujourd’hui.

Tu peux nous parler un peu du clip filmé depuis les toits de Paris. Pourquoi ce titre en particulier et comment avez-vous fait pour le lieu de tournage

Par rapport au choix, c’est un peu Plus fort que tout  2.0. C’est un titre important pour nous, sur l’amitié avec les copains mais malheureusement avec le temps on a perdu un paquet d’amis. C’est pour se demander ce qui va rester de tout ça, une fois qu’ils sont partis et c’est le souvenir de l’amitié. C’est pour ça qu’il est en dernier sur l’album.

On avait envie de faire un clip et on s’est dit que ça serait chouette de le faire sur un rooftop, avec une vue assez sympa. Le clip a été tourné gracieusement par 3 mecs Léo, Julius et Nathan que Vovott connaît bien et qui nous avaient proposé de tourner un clip. Et pour le roof-top c’est par une copine de Vovott qui a pu nous avoir la terrasse du BHV gratuitement, c’est ce qui est exceptionnel. Ils ont super bien bossé, le résultat est vachement bien. La chanson était pas forcément scénarisable

Le groupe est aujourd’hui une référence dans le registre punk-oi pour la scène française mais également dans le monde (Allemagne, USA …) comment expliques-tu que les chansons du groupe avec le temps ont pu s’exporter aussi bien et devenir des classiques (Unis par le Vin a été repris par les Templars par exemple)

Je savais que certains groupes comme Stomper 98, les Templars reprenaient sur scène ou parfois même sur disque les titres de Komintern Sect. Il y a eu aussi une compilation américaine en hommage aux groupes français des années 80 avec une reprise de KS. Mais je ne pensais pas qu’on était écouté dans autant de scènes liées au punk et à la oi à travers le monde.

C’est difficile d’expliquer comment les chansons du groupe sont encore écoutées aujourd’hui et parfois à l’autre bout de la planète. Je pense que le fait qu’on soit parmi les premiers à sortir des disques ça a sans doute beaucoup aidé. Le côté authentique et sincère de ce qu’on racontait et de nos morceaux a sans doute participé à nous faire connaître. Le son, la langue française, cela a plu aux gens. Mais on n’est pas les seuls à connaître ce phénomène. Il se passe un peu la même chose avec Camera Silens[4] aujourd’hui.

Je suis toujours surpris de voir des concerts au Brésil, en Allemagne, aux USA où on reprend nos paroles. A Minneapolis pour un festival, tous les groupes chantaient en anglais sauf nous et on a eu un super accueil. C’est magique, c’est surprenant. Même les anglais, à un festival, sont venus nous dire qu’ils adoraient le groupe.


Komintern Sect


A notre epoque, il y avait un vrai engagement

Qu’est-ce qui a changé dans la scène par rapport à vos débuts (les concerts, les labels…)

Ce qui est bien c’est que dans le mouvement skin, par rapport à mon époque, les choses sont plus claires, les gens font la différence maintenant entre skinheads et boneheads, ça c’est une chose importante. Moi à un moment je ne me sentais plus à la place dans ce mouvement quand il a complètement dérivé à l’extrême droite. Tu étais toujours obligé d’expliquer que tu n’étais pas un facho. C’était usant et fatigant donc c’est bien que sur cette question les choses aient évolué.

Concernant la musique, les réseaux sociaux ont beaucoup aidé à sa diffusion. Avant t’étais obligé de passer tes après-midi à enregistrer les morceaux sur des K7. Aujourd’hui d’où que tu sois tu sors un morceau et tout le monde peut l’écouter, c’est génial ça. Et puis les labels se sont développés et là aussi c’est une bonne chose.

Le revers de la médaille c’est que je trouve que la scène est moins rebelle, moins underground, ça me gêne un peu. Tu as l’impression que parfois il y a un côté business qui n’était pas aussi présent à notre époque.

Aujourd’hui ça choque plus grand monde de voir un mec tatoué ou avec des cheveux hérissés Ce côté marginal a un peu disparu et je le regrette.

Et la violence dans les concerts ?

Faut pas délirer, ce n’était pas non plus de la violence constante. Il y avait peut-être plus de bagarres, mais les choses étaient plus marquées aussi, tu étais punk, tu étais skin, tu écoutais du métal. Ce qui me plaisait aussi c’est que ce n’était pas facile d’accès non plus. Ça se méritait. Aujourd’hui j’ai l’impression qu’avec 300-400 euros tu as toute la panoplie du punk ou du skin, mais est-ce que pour autant ça fait de toi un punk ou un skin, je ne sais pas. Moi je n’avais pas de Fred Perry, de Ben Sherman, c’était compliqué d’en trouver et c’était cher. J’avais un polo Lacoste que ma mère m’avait offert, les rangers c’était celles de mon oncle qui avait fait l’armée. Ou alors on achetait ça pendant un voyage scolaire. Ce n’était pas le look qui comptait, c’était l’état d’esprit, alors qu’aujourd’hui j’ai l’impression que le look compte beaucoup pour certains. Après tout ça c’est peut-être un truc de vieux con. Je me pose la question. Je ne dis pas que c’était forcément mieux avant, mais j’ai l’impression que c’était un choix qu’il fallait assumer.

Je me souviens qu’au début on se tatouait, mais on essayait de faire ça sur les parties du corps qui ne se voyaient pas. Aujourd’hui n’importe qui commence par se faire tatouer un bras entier ou dans le cou. Mais c’est l’évolution et puis c’est cool pour le tatouage. Mais à notre époque c’était un signe de marginalité et ça faisait partie du délire de l’intérêt. Il y avait un vrai engagement qui pouvait être pesant, parce que les gens te jugeaient et te rejetaient mais tu l’assumais. Je n’ai pas l’impression aujourd’hui que ça soit la même chose.

Si tu avais 18 ans aujourd’hui est-ce que tu te tournerais avec le punk et la oi pour faire de la musique ou tu serais attiré par d’autres sonorités comme le rap ?

C’est compliqué à savoir. Je connais mal la scène rap mais peut-être que si j’avais 18 ans j’irais plus vers cette scène. Mais là aussi cette scène a perdu la rébellion qui l’animait à ses débuts, elle a pas mal été récupérée. C’est vrai que quand on fait des concerts, on a des jeunes mais la grande majorité du public c’est des mecs entre 40 et 60 ans. Mes enfants écoutent du rap par exemple mais ils sont moins engagés dans cet univers que nous on a pu l’être avec le mouvement punk et skin. Ils sentent moins ce besoin d’appartenir à un groupe alors que nous on avait ce besoin. Moi c’est le côté rébellion qui m’a attiré aussi dans le punk. On n’était pas habillé comme tout le monde, les gens nous rejetaient ou se moquaient de nous. Quelque part on était content de provoquer les gens voire de faire chier les gens. Aujourd’hui ça choque plus grand monde de voir un mec tatoué ou avec des cheveux hérissés Ce côté marginal a un peu disparu et je le regrette.

[1] [1] Groupe punk d’Orléans.

[2] Les Chaos Festivals sont deux concerts organisés par les groupes de Chaos Production qui seront marqués par de nombreux affrontements entre punks et skins.

[3] Géno est mort noyé le 17 juin 1986.

[4] Groupe originaire de Bordeaux et présent sur les compilations Chaos en France.

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