
A l‘époque d’Internet, où l’accès à la musique est quasiment gratuit, le paradoxe surgit tel une épée tranchante. Où est la créativité ? Trop d’influences tuent la créativité, le manque de prise de risques tuent la créativité. Lucas Fox, premier batteur de Motörhead et super pote de Lemmy, raconte, en exclusivité, une tranche de sa vie. Flashback dans les 60’s-70’s en Angleterre …
Lors d’une après-midi brumeuse d’hiver à Paris.
Martine Varago: Tu m’as avoué qu’il avait été très difficile de te relever après les echecs au sein de Motörhead. Il a fallu rebondir et c’est ce que tu as fait, tu as joué dans de nombreux groupes par la suite…
Lucas FOX: Fin 75, je quitte Motörhead. Après, il fallait que je me refasse une santé. Car j’étais dans un sale état à cause des amphétamines. J’ai effectué un travail de fleuriste afin de me concentrer. Je connais bien Londres et donc j’allais pouvoir naviguer sans trop de problème. Et je me perdais tout le temps pour livrer les fleurs malgré que ce soit ma ville natale ! Ce qui m’a fait du bien, c’est que tout le monde était ravi de recevoir des fleurs ! (Rires)
J’allais souvent au Hard Rock Café à Londres qui est le premier au monde à avoir été créé. J’étais très fatigué à l’époque par le manque d’amphétamines du fait que j’étais accro. Une connaissance qui s’appelait Rose m’a dit « Allez ! Je t’embarque ! ». Et elle m’a conduit auprès d’une infirmière pour me faire des injections dans le cul de vitamine B12 matin et soir ! Steak midi et soir ! Elle m’a vraiment requinqué, elle m’a sauvé la vie quoi ! Comme j’avais déjà beaucoup de contacts avec des musiciens j’ai pu reprendre.
J’ai toujours créé mon propre destin, ma chance parce que j’y crois. Au Speakeasy, j’ai menti sur mon âge pour en devenir membre. Donc je me suis trouvé au bon moment, au bon endroit ! On a fait quelques concerts ensemble. Ça c’est fini. Tout de suite après, j’ai joué avec le groupe mythique Warsaw Pakt qui, à l’époque, a fait l’album le plus rapide au monde en terme d’enregistrement. On a fait beaucoup de tournées, les premières parties du concert de Siouxsie and the Banshees. Et là on était en plein dans le punk. (Pose pour tirer une taffe sur sa cigarette roulée). La presse n’a pas compris le premier Motörhead jusqu’au moment où ils ont vu venir le punk. Et après, ils ont fait le trait d’union entre le rock progressif et le punk qui a généré, par la suite, le métal. Et là on était en plein dans le punk. C’est Malcolm McLaren et Vivíenne Westwood qui ont ré adopté les symboles qu’on avait utilisés dans Motörhead. On a mélangé ça avec des codes de bondage BDSM et des codes nazis SS, tout ce qui était déchiré et qui allait emmerder les parents. Parfait ! Si les parents étaient emmerdés, les enfants étaient contents. Et donc avec Warsaw Pakt on était dans la période punk. C’était la rébellion des enfants contre les parents, contre la société, l’Establishment, l’injustice…
J’habitais à Portobello. Au premier concert de Motörhead il y avait des membres du Clash, des Stranglers, des Damned. Mon copain Brian James de Damned, Tony James de Generation X. On voit les groupes punks se former : le Clash, les Buzzcocks aussi. Warsaw Pakt a été signé chez Island Records par Chris Blackwell. Quand on a enregistré le 45 tours dans le studio d’à côté, il y avait Bob Marley (rires), Tom Petty, Traffic. C’était la continuité et j’étais très content que Motörhead ait eu du succès. Leurs débuts avaient été très difficiles. Et le fait que le groupe ait tenu 40 années pour moi c’était génial d’avoir participé à la formation initiale du groupe !
Tous les groupes étaient mélangés. J’ai joué avec London SS et c’est Rat Scabies qui a pris la place au sein des Damned. Un peu plus tard, Mick Jones du Clash m’a demandé de faire un essai avec Big Audio Dynamite. Je m’assois derrière la batterie et il me dit : « OK on sait que tu sais jouer du rock. T’es comment en reggae ? J’ai posé les baguettes et j’ai répondu : je ne suis pas bon en reggae ! J’adorais écouter le reggae mais jouer du reggae, c’est complètement à l’envers pour la batterie. Donc je n’étais pas capable jouer du reggae. Mais il se passait plein de choses. J’ai joué avec Chrissie Hynde, les Untouchables avant les Pretenders. J’ai adoré Pete avant sa mort. Il est devenu mon pote. Parallèlement, il y avait des histoires de violence, de drogues. J’ai enterré une quinzaine de potes dans les années 70. Il y a eu des dégâts !
MV : C’est sûr ! Il y a eu des dégâts. Actuellement tu es en train d’écrire ton livre qui sera comme Ian Dury le chantait « Sex And Drugs And Rock’N’Roll ». Est-ce une biographie ?
« All my brain and my body need ! … »
Un récit de vie bien amphétaminé
LF :« All my brain and my body need ! … » (rires)
Ah ! Biographie, autobiographie ? Mémoire ? Oui et non… J’évolue depuis le début et j’y suis en plein dedans : parler d’atmosphère, de sensations, de qu’est-ce qui se passe dans ta tête quand tu es debout pendant trois jours et trois nuits avec Lemmy traînant, avec tout l’alcool et les drogues… J’ai voulu décrire les sensations de ce que c’est les délires sous acide aussi.
J’ai écrit tout un chapitre où je décris comment c’était sous acide avec les murs qui bougent et tout ça. Je voulais entrer là-dedans avec ce sens là. Pas seulement faire une biographie journalistique. Toutes les biographies que j’ai feuilletées, comme celle de Keith que j’ai lue et la plupart des biographies que j’ai lues, j’étais frustré parce que je n’avais pas l’impression d’y être. Comme je suis observateur, j’aime bien décrire des gens. Je regarde beaucoup, j’écoute beaucoup, j’utilise mon être, mes sensations, ma peau, tout ça m’est important pour pouvoir pour faire vivre au lecteur la vie dans cette période-là. Une immersion de tout ce que j’ai vécu.
Dans le premier chapitre, je m’adresse directement au lecteur, à la lectrice avec ces mots-là ; tu rentres dans le Speakeasy, tu descends. Je les amène avec moi. L’idée est de les conduire avec moi dans ma tête, dans mon corps, mes sensations pour qu’ils puissent vivre ça ! Par exemple, le livre « Las Vegas Parano », je trouve ça sublime la façon dont c’est écrit. Dans le film, il y a Nine Songs de Winter Burton où tu vois tout sans que ce soit filmé porno mais on voit tout on participe aux ébats du couple dans le lit. Je veux vraiment amener les lecteurs dans le lit ou sur scène dans les loges, la puanteur des squats, les dealers, les amphétamines, les sensations. Quand c’est en train de traverser le corps et ce qui traverse le corps à travers les veines.
MV : ce n’est pas toujours facile de faire ressentir aux lecteurs ce que toi tu as ressenti il faut chercher le poids des mots pour le réaliser.
LF : D’après l’éditeur et les personnes qui ont lu mon essai, ils m’ont tous dit : « Oui, on est bien dedans. On se sent vraiment dans les années 60, 70, 80 etc… »

Parce que jouer de la musique aujourd’hui, créer son propre style, c’est super dur… Il faut tordre le cou aux règles, avoir les couilles de tout détruire, de recommencer pour créer. L’individualisme et une forte personnalité, c’est ça le nerf de la guerre.
MV : Est-ce que tu penses qu’aujourd’hui les jeunes de 17-20 ans vivent encore 100 % sex and Drugs and rock ‘n’ roll ?
LF : Fatalement non. D’un côté, ils sont trop clean. D’un autre côté, ils ne prennent pas assez de risques d’après moi. Ils ne poussent pas leur créativité. J’admire beaucoup de personnes qui font de la musique parce que c’est super dur. À l’époque il y avait de véritables revenus sur la musique. Depuis Internet, tout le monde pense que la musique devrait être gratuite. Comme les films d’ailleurs. Le business de la musique s’est effondré. Dans les années 60, on n’a jamais vécu, d’après moi, une période de 10 ans aussi explosive du point de vue créativité. Chaque groupe avait son propre son. Les chanteurs… par exemple Jagger n’a pas vraiment une grande voix. Bowie n’a pas une grande voix. Par contre, ils ont su utiliser leurs faiblesses et leurs forces pour créer quelque chose qui sonne Bowie ou Jagger. Ils ont utilisé certes des techniques. Aucun de ces groupes ne connaissait le solfège mais cela ne les a pas empêchés de créer énormément de choses.
À mon époque, quand j’ai commencé à jouer en 1963, le nombre d’influences qu’on avait était vaste.
Lenny Kravitz travaille très bien c’est sublime, génial mais le problème c’est que dans n’importe laquelle de ses chansons, je peux segmenter un petit bout et puis voilà : ça c’est Hendrix, ça c’est Beatles, ça c’est Stones. Brian Jonestown Massacre, c’est l’inverse : les influences sont présentes, on peut les identifier, les recracher mais ils ont recraché la musique à leur manière. Les Stones, les Beatles ont fait des reprises certes mais ils ont recraché ça à leur manière. Et c’est cela que je trouve intéressant. Dans la mode, regarde tout ce qui s’est fait dans les années 60, 70, 90, 2000 etc… On reprend juste le code d’avant. Du moment que son caractère est bien trempé dans l’individualisme, on arrive à créer quelque chose qui sonne différent. Pour moi cet individualisme, cette créativité personnelle c’est comme le nerf de la guerre. J’attends des classicos un peu comme le jazziste Benny Goodman qui joue classique en tordant la note et c’est très bien. Il ne peut pas résister de tordre la note, il ne peut pas la jouer sans avoir un côté Blue Note et ça c’est intéressant !
Il y a des exceptions comme je trouve Shaka Ponk magnifique. Alain Bashung a réussi à utiliser beaucoup de codes connus et a recraché à sa manière avec sa voix un peu nasillarde à la Bob Dylan, mais c’est pas Dylan. C’est Bashung !

C’est quoi la création ? Si on fait un enfant c’est un mélange de cellules ADN. Mais ce n’est pas uniquement papa et maman. Ce sont des milliers de personnes derrière qui remontent à plus de 10 000 ans. Et on a parfois des croisements tels que : Ah bien celui-ci ressemble à un oncle ou à une tante Cela me fascine toujours cette histoire d’ADN et pour moi, la création c’est la même chose, il y a des cellules qui arrivent et qui vont avoir une certaine influence. Mais ce qui compte, c’est qui on est maintenant, comment on peut créer sa propre œuvre d’art de soi-même ! En terme de mode de vie, en terme de création, en terme de vivre avec les autres… Par exemple, au début, Lemmy détestait David Bowie, Alice Cooper, puis il a changé d’avis.
Et c’est ce qui est important, c’est de pouvoir changer d’avis et ça aussi ça fait partie de la création. Parfois tu peux écouter une chanson et ne pas l’apprécier et puis trois mois plus tard tu peux comprendre, changer d’avis et l’adorer. Donc cette distance d’acceptation d’assimiler et de pouvoir vibrer sur quelque chose est aussi intéressante. Quand Nirvana sont arrivés ils ne ressemblaient à rien de ce qui se passait et Guns N’ Roses avaient l’air d’être des vieux cons prétentieux !
C’est comme Vivienne Westwood, j’adore sa personnalité. Quand elle a eu fini avec les Sex Pistols, elle s’est lancée dans la mode et elle a créé quelque chose qui n’existait pas. Elle a osé, elle a poussé le schmilblick jusqu’à un tel point tout en gardant son esprit punk, son esprit anti- establishment. Il y a une magnifique photo qui est ressortie au moment de sa mort où elle sort. Elle vient juste de recevoir sa médaille MBE (médaille de l’empire britannique). Un photographe est devant elle et elle fait un tour avec sa grande robe et on voit qu’elle ne porte pas de culotte. Putain Vivienne t’es géniale ! (Rires) Cela n’a pas empêché qu’elle a été anoblie plus tard.

Et aujourd’hui j’aimerais bien que tout le monde soit capable de balancer toutes les règles à la poubelle et de tout recommencer et d’essayer justement de tordre les règles. Une console de mixage en studio est un instrument à tordre à forcer à faire quelque chose. A prendre des risques.
La saturation, les larsens. Le larsen c’était un accident. J’étais au Marquee où Jeff Beck jouait et il a commencé avec des larsens mais c’était sublime et on sortait de là avec les oreilles qui sifflaient. Lemmy et Motörhead ont eu des difficultés pour se faire accepter. Petit à petit, grâce à leur première tournée de 19 dates, les fans qui ont été sur cette tournée ont pu établir le socle et après, Motörhead a pu monter.
Mais le son était tellement fort, tellement puissant que les ingés n’arrivaient pas à assurer pour le retour. Lemmy ne s’entendait pas et il s’est mis à gueuler, ce que les fans ont adoré.
Et il s’est retrouvé à gueuler tous les soirs avec la voix rocailleuse, que l’on connaît, qu’on adore. Mais tu aurais entendu Lemmy et moi-même chanter des chansons des Beatles chez lui, tu aurais vraiment entendu la voix qu’il avait et que tu entends un petit peu dans la chanson «I Ain’t No Nice Guy». Il pouvait être très mélodique, même chose avec son style de basse. Il a créé son style de basse : guitare rythmique qui est en basse. « Boris Spider » des Who, c’est le son de basse que Lemmy voulait avoir c’était Entwistle. Lemmy a changé les pick-up, les micros sur la basse en mettant plus de volume. Tout ça l’a amené plus loin dans sa direction à lui. Mais par la suite, il s’est retrouvé un peu coincé car les fans adoraient. Et donc, il a dû continuer à faire ça avec des changements et des variations d’accords. Ce que j’ai adoré avec ! Bah oui ! Il a eu les couilles de tout détruire et de recommencer pour faire autre chose et d’en recréer d’autres, par exemple, sa période Nine Inch Nails, j’adore.
« Hallo Spaceboy », c’est magnifique et même « Let’s Dance » dans le genre pop. Tous les fans de Bowie détestent cet album mais moi je me dis il a le droit. Tu peux quand même accepter ce personnage qui nous a tellement donné. C’est son droit de changer et c’est ce changement que j’aime !


